Pendant le jour j’avais écrit depuis les impressions et répulsions associées au cheval. C’était le même procédé d’inventaire et le même topos violent que j’avais habité quelques jours auparavant, depuis les souvenirs de fusils. J’avais commencé – mauvaise habitude – à imaginer un texte qui serait fait de cela, de terre et de sang, et organisé en rubriques : fusil, cheval, etc. Je donnai même un titre temporaire à cette imagination : Terre rouge.
Dans le rêve je lisais ce texte. Mais il n’avait pas été écrit par moi. Il existait déjà, puisque je le lisais, c’était foutu. Tout était là, la couleur, l’esthétique, l’essentiel que j’aurais voulu extraire du sol, je le lisais noir sur blanc.
C’est Michaux qui était l’auteur du texte. Michaux, pas exactement : il en citait un autre, dont j’ignorais l’identité. Toutes ces pages de Terre rouge n’étaient qu’une longue citation d’un auteur autre. Et celui-là même qui citait était un autre que moi…
J’y lis la perte, le dessaisissement souvent de moi-même que je ressens dans l’écriture, à mesure que je traverse les mots des autres, que je m’immerge dans les textes, soit par nécessité critique, soit simplement par ce que je m’applique privément ou personnellement.
Et Michaux vient là, dans le rêve, peut-être pas seulement comme puissance submergeante, mais aussi parce que, de cette disparition du moi, du style, du propre, il a énoncé le principe raisonné, que certaine fois je me répète : “Va assez loin pour que le style ne puisse pas suivre.” Ce nom, Michaux, était incitation du rêve à lâcher ce qui me serait propre, à quitter ma propriété : de l’écriture, une expropriation.

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