Détroit des visages orbes

Façades. Façades hautes et pleines, orbes, sans ouverture par où voir, par où entrer, que te montre la ville dans tes marches solitaires, aux jours où tu n’es plus, que ce vent d’entre les murs, les façades, hautes et pleines, orbes, des visages des hommes qui habitent, et t’affrontent,  passage, dédale. Détroit des visages orbes. Qu’est ta filée dans le monde, monde aux pieds de ciment, murs qui t’enclosent, étanches, comme l’asphalte à l’air du ciel, détroit des rues comme des couloirs longs, montagnes des façades hauts contreforts. Détroit des visages orbes. Tu marches entre deux fronts de boeufs musqués avant l’affrontement. Tu marches entre deux murs de films américains qui vont t’écraser. Tu marches entre deux plaques tectoniques, entre deux mâchoires de fer, entre deux pinces d’étau, tu marches entre les visages orbes des murs qui t’enserrent, tu marches dans ta propre gorge, et la douleur, et la souffrance, grièves, en grimaçant les avales, comme une boule, orbe. Détroit des visages orbes. Ainsi ton chant, et sa hauteur, à faux entre les murs de briques, entre les surfaces de ciment, râpeuses à écorcher les langues, revêche à retourner les cailloux. Quel chant, quel chant de gorge, détroit, orbe, tes mots, vieux, roulent au-dessus, de ce monde, qui n’y entend rien, n’entend rien, détroit, orbe, griève. Détroit des visages orbes. Ta tête de même une boule qui roule, une boule de mots, que le monde avale, avale sans bruit, dans un roulement, de silence, entre ses parois, entre tes parois, détroit. Détroit des visages orbes. Tes mots avalés quand se ferment les visages aux angles du détroit, l’équerre des rues où seul tu déambules, et évites de peu le tête à tête, le front à front, et file, et glisse, sur le talweg des villes, n’emportant que l’image, l’image d’un visage orbe, un de plus, en ta tête placardée, en ta tête emmurée, en ta tête enclose. Détroit des visages orbes. Tu obéis aux rencontres rectilignes que t’impose le monde, et avales tes griefs comme tu dévales les rues, un de plus, une de plus, et tout engorgé, et tout entêté, tu avances, tu avances, tu coulisses, tu tournes les angles des façades, tu lèves les yeux et suit, comme un couloir ton regard, les traînées d’avion à réaction, tu progresses, et qu’est-ce que ça veut dire.? Détroit des visages orbes. Toi les genoux au sang et ta langue haute au-dessus, étrangère, dépassée, qu’est-elle? Mais frotte donc! Mais ripe donc! Non. Tu préfères chanter comme en une ville de statues, en une ville de pierre. Visages orbes! Visages orbes! Détroit des visages orbes. Et tes coudes? Et tes genoux? Et ton vieux sérieux d’enfant, que devient-il en la ville, toute de béton et de brique, de ciment, quand entre tes angles tu dis, comme un psaume, comme un mantra, comme un mauvais titre de roman fantastique, ta petite phrase, une de plus, en l’air, au vent, chantée, trop haut, au-dessus des façades et des visages, qu’il y aurait à dire, ou bien les mots qui les disent, juste fermés peut-être, ou rudes, ou tournant, dansant, c’est reparti, tu repars. Au détroit des visages orbes. Non, non, cette langue est loque en ce monde neuf, descend, descend, un jour il faudra bien que tu descendes, même en ce que tu dis ta poésie, plus bas, plus bas, au ras des surfaces muettes, s’il y a de la langue, s’il y a des mots, là, là, au plus rugueux des matières pauvres, de chaque côté les voitures cabossables, les silhouettes raides, les façades pleines, et les visages fermés, de peur ou de violence, tournant comme des astres carrés, aux angles droits des rues, des rues droites et longues, ta vie en étau, tu repars, tu repartiras, comme on t’y pousses. Au détroit des visages orbes.

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