Comment s’entremêlent les rêves et les poèmes entre le soir et la nuit. D’avoir repris Gaston Miron à bras-le-corps ces derniers soirs, comme un guide dans la longue marche vers l’origine du dire. Les mots marche, mille, chemin chez Miron. Certains poèmes que je n’avais encore jamais lus et que je connaissais bien pourtant, pour les avoir très souvent entendus. Je possédais adolescent une cassette de poèmes parlés de Miron, avec violon et bruitage en fond, et j’ai grande admiration pour le travail de Chloé Sainte-Marie (écouter Parle-moi) qui chante Miron. Et depuis quelques semaines, cette nouveauté : l’album 12 hommes rapaillés, Yann Perreau, Plume Latraverse, Jim Corcoran et neuf autres chantent Miron. Ma mémoire retient plus facilement, ou différemment, l’entendu que le lu : je connais toutes les chansons de Brassens par coeur ou presque, le rythme et la rime aidant bien sûr, c’est fait pour ça. Miron est entré dans ma mémoire par ce chemin-là. Je ne suis sans doute pas le seul. Combien d’entre nous, Québécois, avons lu L’homme rapaillé? Assez peu. Mais combien en ont entendu lecture à une époque, puis chanson à travers Chloé Saint-Marie et les 12 hommes rapaillés, ou encore parlure via expressions ou formules? Qui d’entre nous n’a “du chiendent d’achigan dans l’âme”? La travail de Miron est absolument essentiel, même si les poèmes plus politiques ou engagés, au sens nominatif, peuvent agacer, parce que la vraie politique de ses poèmes n’est pas là, mais dans l’assignation d’une langue à un territoire, dans le mâchage de force langue et mâchoire des mots enfouis au fond de notre sol. Les mots mille, marche, chemin. Ou le mot “croisée”, comme dans la croisée des chemins, mot partie de la plus belle pièce des 12 hommes rapaillés, Au Sortir du labyrinthe de Vincent Vallière, chantée avec retenue et douceur, et juste le rauque qu’il faut dans la voix. Et voici le poème :
Quand détresse et désarroi et déchirure te larguent en la brume et la peur lorsque tu es seule enveloppée de chagrins dans un monde décollé de la rétine alors ta souffrance à la mienne s’amarre, et pareils me traversent les déserts de blancheur aiguëTu es mon amour dans l’empan de ma vie ces temps nôtres sont durs parmi les nôtres je tiens bon le temps je tiens bon l’espérance et dans cet espace qui nous désassemble je brillerai plus noir que ta nuit noire
Ce qu’aujourd’hui tu aimes et que j’aime comme hier habitée toujours tu m’aimeras comme désormais désertée je t’aimerai encore il nous appartient de tout temps à jamais ma naufragée dans un autre monde du monde
Je ne mourrai plus avec toi à la croisée de nous deux
Dans la chanson, ces deux derniers vers sont répétés et inversés : à la croisée de nous deux, je ne mourrai plus, je ne mourrai plus avec toi. Et ces paroles ont dû faire leur chemin dans ma tête. Ou peut-être est-ce un simple hasard, un croisement de fortune. En tout cas ça parle de mon rêve de la nuit dernière. Il y a toi et moi, à la croisée des chemins, de nous deux. Il y a ces départs en avion, décalés, déphasés. Et ce projet de mourir, ou de tuer une part de soi-même, avec la violence d’une arme à feu. Mais finalement le choix pris, non pas de vivre, mais de ne plus mourir avec toi. Et de ce noeud compliqué des chemins appelé par Miron labyrinthe, se déprendre enfin.
chaos, rêve, séparation, création, dévoilement de soi.
petit héros… je te trouve touchant et inspirant.
Oui. C’est ça. Le labyrinthe de la vie. L’aujourd’hui qui compte. À la croisée des chemins, choisit le chemin qui te semble le plus difficile. Ce n’est pas seulement la meilleure façon de vivre, c’est la seule.
Quant à moi, ma chanson préféré sur ce disque c’est “La route que nous suivons” :
” Si nos yeux se vident de leur mémoire, nous ne seront jamais plus des hommes.
Nous levons nos face de terre cuites et nos mains de cuir repoussé, buriné d’histoire et de travail
Nous avançons nous avançons le front comme un delta
“Goodbye, farewell”
Et d’avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir. “