Ce qui distingue d’abord la critique littéraire de notre époque de la critique des siècles précédents, c’est une position de départ jamais formulée, tellement elle paraît à chacune de ces époques aller de soi. Pour le critique des temps passés, cette position se formule ainsi : “Voici de quelle manière, et pour quelles raisons, un esprit éclairé doit juger l’oeuvre de M.X.”. Pour celui de l’époque contemporaine : “Les sciences humaines sont ma caution. J’en sais donc a priori plus long sur le sens et la structure de l’oeuvre de M.X. que l’auteur lui-même.” Le premier met en doute la capacité de l’auteur à juger son oeuvre, le second à la comprendre. Le premier se borne à dénier à l’écrivain l’accès à la juste perception des valeurs, le second le relègue au rang de simple morceau de nature, produite et non productrice, sécrétion du langage : natura naturata.
En un paragraphe, Julien Gracq (En lisant en écrivant) résume un problème qui m’occupe depuis deux ans, et ne cesse, au bord de la rédaction, de me hanter. Chez moi, le rejet des sciences humaines appliquées à la littérature n’a pas été le résultat d’un choix conscient, mais d’une impossibilité de continuer. Dans ma petite chambre de Poitiers, automne 2006, j’essayais tant bien que mal de trouver prolongement à mon mémoire de maîtrise, de forcer les textes à se plier à mes problématiques. Je n’y arrivais plus, quelque chose s’était cassé, comme une défense rendue inefficace par la perte de son illusion. J’allais finalement abandonner toutes ces constructions intellectuelles et reprendre depuis le début, en élisant une démarche personnelle dont je me sentais originairement proche, et en cheminant avec elle. J’allais dès lors m’engager dans deux creusements. Côté langue d’abord : non que la pratique devienne un instrument mis au service de la critique – idée répugnante, quand on place la littérature si haut; mais l’effondrement de l’intellect permettait et appelait cette pratique que j’avais toujours secrètement désirée, et tassée. Côté pensée ensuite : lecture et relecture de Heidegger, de Foucault, de Rancière, pour comprendre l’historicité aveugle de ce qu’on appelle les études littéraires. Presque une décennie de ces études ne m’ont pas appris d’où elles venaient, quelle était leur histoire, le sol de leur prétention à la connaissance : leur origine. Tout au plus m’a-t-on laissé entendre qu’il s’agirait d’un simple prolongement des gloses bibliques. Dire cela, c’est comme dire que l’histoire d’aujourd’hui date d’Hérodote, alors que la science historique, comme la science littéraire, nées au XIXe siècle (voir Foucault), n’ont plus rien à voir avec les fables d’Hérodote ou les gloses des premiers Chrétiens. On enseigne les sciences humaines dans les universités comme si elles avaient de tout temps existé. Combien de nos contemporains pensent qu’il y a toujours eu dans le monde de la psychologie? Les premiers cours de chaque programme de science humaine devraient en dire l’histoire, l’origine récente, en chercher le dépassement, si le monde a changé depuis l’invention de l’Homme considéré comme objet d’étude. Rien de neuf dans ce que je dis, sauf pour moi, qui a dû en faire l’apprentissage par moi-même – et pour combien d’autres? Combien de temps encore les études littéraires camperont-elles sur le terrain des sciences humaines? On perçoit des signes de changement : à l’UQAM, le Département d’études littéraires a déménagé de la Faculté de communication à la Faculté des arts. Mais dans les recherches (même ce mot, emprunté aux sciences, ne veut rien dire), dans les travaux d’universitaires, la même caution dont parle Gracq – et en matière de caution, les effets d’érudition et de savoir souvent suffisent, à force citations et notes de bas de page et références, comme si tout cela garantissait sur le texte un savoir supérieur. La ligne de partage ne passe pas entre l’enseignement sérieux et l’enseignement du plaisir, je suis parfaitement d’accord avec René Audet. Elle passe entre les humanités, comme on dit en anglais, et la littérature, qui n’est pas une humanité, qui précède le concept d’homme, et y survit. Le durcissement des effets d’autorité et d’érudition dans les articles dits savants traduit sans doute la conscience d’un sol mal assuré – dont j’ai en tout cas éprouvé pour moi-même les failles et les sables mouvants, dans ma petite chambre de Poitiers, il y a deux ans. Nous avons des départements de philosophie. Pourquoi n’aurions-nous pas des départements de littérature, simplement? Me revient cette phrase de François Bon, lue dans Tous les mots sont adultes : “Imagine-t-on parler de philosophie sans philosopher?” Il ne s’agit pas de demander à tous les étudiants de devenir écrivains : on peut très bien écrire, et apprendre à lire et écrire à la fois, sans en faire une vocation. La littérature n’est pas un objet (sinon montrez-moi l’objet), mais une pratique. Et si, comme dit Rancière, la littérature du XIXe siècle a inventé une méthode d’interprétation des signes muets qu’ont pillée sans vergogne la psychanalyse et les études littéraires, on peut légitimement penser que la littérature contemporaine invente depuis quelque temps de nouvelles méthodes de déchiffrement du monde auxquelles pourrait puiser la pratique critique afin de déchiffrer cette même littérature. Il ne s’agit pas de placer la critique dans la dépendance de la littérature, mais dans la littérature. On entend dire que le critique est entièrement libre de ses interprétations, que le discours de l’auteur sur son oeuvre ne compte pas, et on est un peu irrité comme Platon : se pourrait-il que cette démocratie-là se soit compliquée entre-temps de l’invention du roman, si, comme dit Gracq, la pensée du roman est inséparable de son écriture? Si la critique était plus modeste, elle pourrait s’attacher à des tâches plus ambitieuses, et se poser comme cheminement vers le langage, tout près de la littérature qui est cheminement vers le réel. Tout cela dit pour moi-même, malgré l’excès, dans une tentative d’élucider ou d’orienter par l’écriture ma propre pratique critique. Il y a quelques exemples, que je relis. Mais j’avance dans la nuit noire. S’y maintenir, facile à dire, mais quels outils pour s’y débrouiller? L’image de ce garagiste de L’Ascension, récrite ce matin, qui travaillait à journée longue dans la pénombre, et s’éclairait localement d’une lampe baladeuse : et si l’on pouvait se déplacer ainsi dans les livres?
Wow… ça m’replonge dans les études Littéraires pis pas à peu près, ça.
Moi, j’serais pour un département de littérature. Et, avec ça, une refonte de la façon de voir et d’enseigner cette matière. J’en ai des hauts-le-coeur de la pédance des littéraires. Qui sont ces penseurs (bien souvent) parvenus pour décider de ce qui est de la littérature ou de la paralittérature?
Peut-être que de revoir la place de la littérature permettrait de mettre fin à un totalitarisme desdits penseurs; puisqu’on le sait bien, ils ont la science infuse.
C’est qu’il y a deux manières de lire un livre : ou bien on le considère comme une boîte qui renvoie à un dedans, et alors on va chercher ses signifiés, et puis, si l’on est encre plus pervers ou corrompu, on part en quête du signifiant, et le livre suivant, on le traitera comme une boite contenue dans la précédentes ou la contenant à son tour. Et l’on commentera, l’on interprétera, on demandera des explications, on écrira le livre du livre à l’nifini. Ou l’autre manière : on considère un livre comme une petite machine a-sinifiante; le seul problème est : “est-ce que ça fonctionne, et comme ça fonctionne ?” Comment ça fonctionne pour vous ? Si ça ne fonctionne pas, si rien ne passe, prenez dont un autre livre. Cette autre lecture, c’est une lecture en intensité : quelque chose passe ou ne passe pas. Il n’y a rien à expliquer, rien à comprendre, rie à interpréter. C’est du type branchement électrique. (…) Cette autre manière de lire s’oppose à la précédente, parce qu’elle rapporte immédiatement un livre au Dehors. Un livre, c’est un petit rouage dans une machinerie beaucoup plus complexe extérieure. Écrire, c’est un flux parmi d’autres, et qui n’ aucun privilège par rapport aux autres et qui entre dans des rapports de courant, de contre courant, de remous avec d’autres flux, flux de merde, de sperme, de parole, d’aciton, d’érotisme, de monnaie, de politique, etc.
Deleuze, “Lettre à un critique sévère”, in Pourparlers (p.17)
Salut Mahigan!
Si je puis me permettre: peut-être que Hérodote n’est pas d’un grand secours pour dégager les racines de l’historiographie moderne, même si son excentricité a été salué par nombre d’historiens en ce qu’elle permet de transmettre les croyances de son époque (pendant ses Enquêtes, Hérodote nous rapporte autant les paroles d’un paysan égyptien que d’un chef de guerre perse), mais dans le cas de Thucydide, je crois que nous avons affaire véritablement à la fondation de l’histoire en tant que science des événements.
Enfin, grand plaisir à lire tes réflexions sur la notion d’études littéraires. Études que j’ai délaissées en raison d’un conflit éthique permanent, entre moi et l’institution. Il n’est pas vrai que je ferai d’André Breton et du surréalisme, sujet principal de ma réflexion presque 10 ans, un rouage dans la mécanique infinie du fonctionnalisme théorique qui prévaut dans les universités quand il est question de littérature. La sensibilité y est exclue, et les œuvres que j’admire, qu’elles soient classées dans le rayon philosophie ou littérature, me prennent d’abord aux tripes et au cœur, et me donnent le goût d’aimer et de vivre, bien avant de me donner le goût de parler et d’écrire.
À bientôt!
MC
merci de vos commentaires, Steve, Arnaud, Maxime
chose sûre : il y a un malaise, partagé
Bonjour Mahigan,
Certes: il y a un malaise partagé. La lecture de ton texte tombe pour moi à pic (et c’est un heureux hasard). Je dois exposer demain, au cours de mon séminaire de méthodologie de la recherche, cinq problèmes liés à ma “recherche”, avec leur solution respective (le tout en vingt minutes).
Comme M.C. (ci-haut), j’ai délaissé les études littéraires il y a environ quatre ans, “en raison d’un conflit éthique permanent, entre moi et l’institution”, mais je les ai finalement reprises, en changeant d’université. Évidemment, ça ne règle pas le problème (je crois que j’avais temporairement oublié le fond de ces raisons quand je me suis ré-inscrite en panique), d’autant plus que la vision des études littéraires et de la littérature elle-même qui priment à cette université aggrave pour moi le problème. Néanmoins, je compte cette fois aller jusqu’au bout (par défi?); peut-être ferai-je ensuite un DEP en carrelage (c’est sérieux). Enfin.
C’est en travaillant à la formulation du troisième problème que je devrai demain exposer que j’ai été parachutée sur ta page, problème que j’ai longuement intitulé: “Problème de perspective, ou de parti pris, ou de posture – la mienne -, ou d’autocritique”. Je travaille sur (pour ne pas dire “le corpus de ma recherche est “) un petit livre inclassé, inclassable, à mi-chemin de l’essai historique et de l’essai littéraire (si on tient vraiment à le situer quelque part). Ce petit livre, dont le narrateur-énonciateur a un statut fort ambigu, est en partie une critique implicite (magnifique stratégie) fortement suggestive, et ironique à souhait, d’à peu près tous les discours théoriques du vingtième siècle et de ces dérivés (principalement ceux des sciences sociales, juxtaposés de façon faussement aléatore aux discours nazis, stalinistes, eugénistes…). Par conséquent, je m’échine à mener ce que Mainguenault (dans un article fort intéressant, disponible en ligne: voir la revue A Contrario, vol.4, no 2) appelle un “discours de ligne de crête”. Je t’en cite un extrait:
“Ce ‘double-langage’ du littéraire n’est pas un discours mensonger ou de mauvaise-foi, mais le produit d’un lieu, l’université. (…) Seul celui qui prétend bénéficier de la double légitimité du savant et de l’herméneute est astreint à ce discours de ligne de crête, qui risque à tout moment de basculer dans le commentaire inspiré, affranchi des normes de toute discipline, ou, à l’inverse, d’être accusé de réductionnisme, pour s’être inscrit pleinement dans l’espace des scienes humaines et sociales.”
Inutile d’ajouter que je marche les fesses serrées, et de quel côté il me répugne davantage de basculer.
Après avoir longuement partagé ces angoisses avec vous (sans les avoir, il est vrai, clairement exprimées), je dois rapidement y retourner. À tous ceux que j’ai lus ici: je vous remercie d’exister.
Catherine