Des blocs de folie

L’excès – et tout dire d’un seul coup. Raser de mon blog le chiendent : je savais que le champ devenait friche, ça va si vite, je ne voulais pas. Mais la maladie vous savez. Et la paresse peut-être – passons. Je me disais : ah non, il faut que tu t’y mettes. Racle, allez racle! Et j’avais ces idées qui me venaient, çà et là. Avant-hier par exemple, en lisant Agamben (Idée de la prose). Ces métaphores de forêt (“cette substance ligneuse de la langue que les anciens appelaient silva“), de labour (“c’est d’ailleurs de versus (sillon) que vient en français le mot vers”), de cheval (“Origène nous dit que le cheval est la voix, la profération de la parole”), pour décrire la langue. Qu’est lié là au sol, à l’agriculture, dans le langage, qui fait que sans cesse on y revient? Pour moi c’est plus que métaphore ; c’est le réel même à décrire. De quoi il retourne? Découle en tout cas cette idée autre sur la pauvreté des mots miens. Les mots pauvre pays en tête comme un titre. Comment le réel s’est d’abord donné à moi sans langage, au mieux comme image. Le réel dont j’extrais de toujours seulement vu, ou si dit si peu. Les charpentes par exemple : je dois dire les charpentes, mais à peine je connais trois mots de charpenterie! Les mécaniques encore : je dois dire les mécaniques, mais j’ai toujours haï la mécanique! Et même je l’aurais aimée, même j’en aurais fait : je n’entendais de mon père que des mots anglais! Et les métiers que j’ai pratiqués, ceux que j’ai vus de l’intérieur, soit ils se passaient de mots, soit ils utilisaient seulement des mots anglais! Mon père qui coupait les sabots des chevaux : j’aurais à dire cela, je n’aurais pas les mots (ciseaux? courroies?). J’ai vu tout cela du point de vue d’un enfant sans mots. Du réel que j’ai tâche de dire, la seule perspective que j’aie jamais aimée, c’est la conduite : conduire des tracteurs, des camions, des Timberjacks, des voitures, n’importe quoi! Mais c’est précisément activité sans mots! Et tout ce qui défile, les maisons en construction, les voitures en réparation, les fermes, les villages, on ne fait rien que les entrevoir rapides. Comme si on ne connaissait rien de l’intérieur, mais seulement du dehors et en vitesse. Ma seule chance, la vitesse : ainsi seulement, j’ai assez de mots, assez de matière même pauvre pour bricoler une sorte de récit. Si je m’arrête au bord du chemin, j’en ai pour deux trois pages maxi, après je ne sais plus quoi dire, je n’ai plus de mots. Et voilà la veine principale, je l’ai trouvée, maintenant ça coule – mais j’arrête. Je devrais effacer tout le début, mettre comme titre pauvre pays ; je ne le ferai pas, tant pis. Il y avait aussi cette autre image dont j’aurais voulu parler : les arbres frêles dans le parc du centre-ville, l’été les malfamés, l’hiver seulement les arbres comme des sycomores. Je ne le ferai pas. Je mettrai seulement la photo et tant pis. Et il y avait encore une autre idée, je croyais l’avoir notée dans mon agenda mais non : disparue, oubliée. Mon blog n’est pas encore fixé, est encore vertige : et si désormais je n’écrivais que dans cet excès-là, tard le soir quand tout est derrière moi et devant la nuit sans lecteurs, dire et en disant dire ce que je dis et ce que je ne dis pas, ce que j’aurais voulu dire mais n’ai pas dit, ou ai dit, ou aurait pu dire : comme chaque fois des blocs de folie? On fait publier et tant pis.

2 Comments

  • garde le vertige! on suit… ah la la, les vieux on va devoir partir à la retraite…

  • Anne wrote:

    “Sillon” se dit “groove” en anglais, non? Et du groove, ce texte n’en manque pas.
    Pour rebondir sur la ponctuation lyrique du post précédent, je dirai que vieux et français ont du souci à se faire devant cette belle prose québecoise….

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