On a du mal à gérer matière trop profuse, parce que là d’où l’on vient la matière est rare, ou parce que l’on aime à maîtriser cela qui déborde. Ce n’est peut-être pas si singulier. Les essais que je préfère comptent plus de pages que les livres dont ils parlent. De tout ce que j’ai écrit pour l’université, je ne sauverais que ce chapitre rédigé d’après les deux courts textes de Michon sur Beckett et Faulkner (dans Corps du roi). L’écriture critique, libérée du souci de restitution, peut alors se déployer à égalité des textes sources, avec la même vitesse et le même bonheur. Il faudra bien que j’apprenne un jour à me débarrasser du souci de restitution, et à contenir dans la tête plus grand poids de matière : comme m’impressionne qu’on puisse faire tenir même masse de mots sur l’ensemble de la Recherche ou sur une plaquette de Beckett. Les livres sont comme l’univers en expansion : au fond des phrases les plus denses, c’est le plus lointain de la littérature que l’on touche. Mais je ne me guérirai sans doute pas si vite de mes mauvaises habitudes (Michaux : “Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent! – sans songer aux conséquences”). Alors je développe des stratégies. Je vais commencer chaque fois par les textes les plus courts, de matière dense et ramassée, poétique : ces textes (mes préférés) qui me donnent l’illusion de la maîtrise, de la contenance. Dans ceux-là, j’irai au creux des phrases, sans me soucier de restituer, mais de reconstruire, depuis la poésie qui ouvre à de grandes architectures de récit. Je trouverai là peut-être la vitesse nécessaire, le choc qui se répercutera concentriquement dans les textes plus distendus. Quels liens secrètement se tissent entre la littérature et cette science contemporaine qui cherche le passage de l’infiniment petit à l’infiniment grand?
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