On va dans l’ignorance même des frontières qui nous cernent et nous enferment. Il y a là tout un travail qui reste largement à faire. Combien on a parlé de langue dans notre pays, de diglossie et caetera. Mais en a-t-on bien établi la cartographie, le territoire? Pourquoi par exemple la langue autre s’inscrit-elle dans le béton et la brique usés : Textiles Central America sous la superstructure qui enjambe la voie ferrée, ou Farines Five Roses sur les docks? Qu’est pour soi-même la ville, marchée et habitée? Où commence-t-elle, ou finit-elle? On va dans l’ignorance des données de maîtrise les plus élémentaires. De l’autre côté encore, vers l’est : quelle frontière marquent pour nous la rue Papineau et l’avenue De Lorimier, noms de Patriotes, et le béton et le fer des voies arrière? Quel combat se trame à l’angle de la rue Papineau et de l’avenue Mont-Royal? – les jeunes expulsant les vieux d’un cabaret ringard, et donnant à leurs soirées du vendredi le nom ironique, triomphant de Has been wana be. Et pourquoi le non-relief plateau, où que l’on soit, L’Ascension-de-Patapédia ou Bic ou Montréal ou Québec, est toujours plus faussement tranquille que le relief abrupt, en basse-ville, en coulée, ou au voisinage des ponts et des viaducs? On dira peut-être que je vois des frontières là où il n’y en a pas. Je réponds : vivre dans la plus complète ignorance du territoire ne s’appelle pas vivre. Le territoire des morts, le cimetière, est le plus clotûré, le plus fermé d’entre tous : on peut bien se le permettre, les morts ne voient pas. Plus on persistera dans l’aveuglement au territoire, plus les frontières se feront hautes et dures, comme de pierre ou de fer forgé. Kafka dit : la littérature est assaut contre la frontière. On ne peut se battre que contre ce que l’on produit au jour, moulins à vent ou autre. Produire veut dire : rendre visible. La frontière n’est pas donnée; il faut la produire, la rendre visible. Écrire est ce combat.
De l’Ascension-de-Patapédia à Montréal en passant par Kafka, les lieux comme les gens sont des jalons qui mesurent nos bornes ou les éclatent.
Content de voir que tu trempes ta plume dans la conscience, au moins tire t’elle ses pigments de notre essence.
Au bout du bout, on s’est déjà vus, peut-être nous y rencontrerons-nous.
Amitié
luc P.
tiens, Luc, quelle belle surprise!