Dans l’épaisseur de la ville

Tu fermerais les yeux, ou tu les lèverais et tu verrais les immeubles s’élever et s’effondrer, se relever. Dans les rues où tu marcherais, les murs griseraient, noirciraient, pâliraient sur ton passage. Il y aurait des visages de tous les temps, masques surperposés parfois sur une même tête. Les temps changeraient et avec les temps, l’atmosphère, les couleurs, le poids de l’air.  Dans les maisons où tu pénétrerais, les cloisons monteraient, tomberaient, remonteraient. Les meubles bougeraient, changeraient. Tu entendrais les paroles de tout temps, dans la chambre où tu vivrais de rêves, où tu ne dormirais pas. Tu serais pris malgré toi dans le flux vertical, et ce serait à la fois terrible, et si riche. Il y aurait partout une telle densité de choses et de mouvements. Marcher dans les couloirs, dans les rues serait comme de marcher sous l’eau, mais fluide qui est de mémoire, de temps qui ne passe pas. Voudrais-tu t’échapper par les routes au grand vent, que tu traverserais quand même des ruines, des disparitions, des corps même, un tissu encore serré, et ta vitesse serait en lutte contre des vitesses nombreuses, la route serait saturée de vitesses. Tu aurais découvert ce qu’on appelle Europe, et qui rend impossible l’épuisement des temps et des chemins auxquels tu prétendais de l’autre côté, en Amérique. Il t’aura fallu à ce moment accepter de basculer dans l’image d’un monde dense et fluide, extrêmement dense et extrêmement fluide, et chercher là manière neuve d’avancer. Tu marches dans la rue au matin sur les pavés foulés de siècles, dans le ciel des pans se maintiennent en transparence, fondus. Par endroit même tu traverses des murs, tu es ce qu’on appelle ici un passe-muraille. Aussi tu traverses des sortes de voiles, un rideau de neige, un simple flou. Tu cherches encore comment distendre ce temps-là, comment lui redonner l’amplitude d’un monde. Pour toi la ville  d’Europe est comme une maison habitée, mais qui ne serait plus d’histoire personnelle : densité partagée, explosée aux espaces lointains, ni origine ni fin.

2 Comments

  • étrange comme je pourrais faire texte quasi symétrique sur quelques déambulations de la semaine dernière entre Saint-Denis – Maisonneuve (voir aussi Benoît Cerné)

  • très beau texte. C’est étrange quand on vit dedans depuis toujours, d’appréhender l’étrangeté du paysage qu’on habite (habite?). Merci

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