Rêve de route

Il y a longtemps que je rêve d’être un camionneur, un routier, et de conduire des longues heures sur les routes d’Amérique. Je revois les paysages d’épinettes et les petits lacs et marais aux arbres séchés comme des squellettes au-dessus de l’eau. Je revois les paysages de prairies au ciel large et étoilé à travers le grand pare-brise courbe. Je revois les montagnes rocheuses qui se lèvent d’abord et vous laissent dans la vallée comme, puis qu’on grimpe au bruit féroce du moteur, avant de descendre il faut vérifier les freins et c’est lentement très. Ou bien seulement les paysages de champs et de rivières de chez nous, mais les revoir autrement juché six pieds en hauteur sur un moteur plus fort. Je n’ai jamais été routier mais je revois ces paysages et je les imagine depuis la position du chauffeur de poids lourd, parce que je suis déjà monté dans des poids lourds au temps où je faisais de l’autostop beaucoup. Je me rappelle bien d’ailleurs ce chauffeur qui m’avait dit son truc pour dormir moins longtemps quand à un arrêt routier il se couchait épuisé sur le petit lit installé derrière les sièges : il buvait beaucoup d’eau et comme il m’a dit je m’en souviens “on dort mal avec une envie de pisser non” cela le réveillait. Moi venu de Calgary j’étais descendu à l’aéroport de Toronto c’était le soir, j’avais pris un bus qui m’avait déposé comme à la sortie de la ville, je n’y croyais pas trop je me préparais à dormir dans un fossé mais voilà, à peine une minute et ce camion s’arrête, une minute ou trois heures on ne sait jamais le pouce c’est comme ça. Et le chauffeur un néo-brunswickois qui me dit pouvoir m’emmener jusqu’à Rivière-du-Loup à une heure à peine du Bic proche Rimouski où je revenais, je n’en croyais pas ma chance. Toute la nuit j’ai dormi sur le petit lit derrière les sièges et au matin je descendais dans la brume à l’éternelle partage de la 20 et de la 85, regardez derrière le panneau vous y lirez un de mes prénoms. J’aurais rêvé donc d’être routier. Pas que je crois que ce soit un métier facile, je sais bien les heures trop longues, la fatigue, l’ennui,  l’éloignement, le célibat souvent des camionneurs et qui leur pèse. Je n’ai pas dit que j’allais être routier, j’ai dit que je rêvais depuis longtemps d’être routier. Pour ces paysages qui défilent par le pare-brise large et courbe, pour l’élévation où vous êtes et la force du moteur qu’on sent en-dessous. Aussi parce que parmi les choses que je préfére dans la vie, il y a conduire et il y a écouter la radio (la radio parlante je veux dire) et qu’être routier c’est quoi si ce n’est pas conduire et écouter la radio. Et qu’il me semble qu’il y a tout là-dedans, dans cette idée de soi-même immobile et translatant sur les longs rubans du monde, le paysage cadré large devant soi et mouvant, le moteur qui vous tient et vous pousse par en-dessous, les rencontres mais rares aux truck stops et aux autostoppeurs embarqués. Et le rêve toujours d’une maison et d’une femme mais non. Quel roman cela donnerait si les routiers avaient le temps d’écrire, hors frauder sur leur fiche de temps avant de s’endormir la vessie pleine pour un sommeil mauvais d’une heure ou deux, puis repartir.

2 Comments

  • ça nous ramène aux Autoroutes de FB, ces rêves, pour ma part ne connais bien qu’une autoroute, l’A10, et toujours cette file de droite comblée de poids lourds.

  • Et parfois, des camionneurs, partagent leur cabine et la route avec leur femme, il y en a qui ne se quittent plus.
    Ayant tout récemment fait 2700 km, entre autres, sur les routes 132 et 204 (la Beauce), j’avais oublié l’omniprésence de ces poids lourds sur ces routes secondaires et touristiques…J’avais oubié aussi comment faire pour les rencontrer sans ressentir une petite peur au ventre. Est-il assoupi derriere son volant? Saura-t-il prendre cette courbe, ne va-t-il pas trop vite pour ne pas m’accrocher, m’a-t-il vue? La collision n’ est-elle pas imminente, 5 secondes, 10 peut-être? et la mort avec?
    Il ne ralentit pas, on se rencontre et son souffle fait juste trembler mon auto. Ouf! en voilà un de passé et en voici un autre au loin qui semble rouler en trombe, est-il assoupi…
    Depuis le 1er juillet au Québec, la loi exige à tous les poids lourd d’être muni d’un dispositif qui bloque leur vitesse à 105 km. Ça doit être long Montréal to Vancouver à 105 km…

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