Ce sont des images très anciennes. Dirais-je qu’elles me sont familières? Sans doute que, si elles me hantent encore, c’est que jamais je ne les ai acceptées comme miennes, toujours je les ai rejetées comme étrangères. Et elle se réimposent d’autant plus que j’essaie de les supprimer – c’est bien connu, ce fonctionnement.
Je sais précisément, extrêmement précisément d’où elles viennent. Mon imagination d’enfant a simplement puisé dans le réel le plus immédiat.
Première image : une scie métallique dentelée. Sur le coteau au-dessus de la maison, il y avait la scierie de mon père, ce qu’on appelait le moulin à scies. Je n’allais pas encore à l’école que déjà je traînais au moulin. Les scies m’auront fait peur. Leur image s’est transportée dans mes rêves, en particulier dans un cauchemar dont je me souviens très clairement : je sautais sur mon lit (probablement véritablement : j’étais souvent somnambule) pour tenter d’éviter, par au-dessus ou par en-dessous, les scies qui m’attaquaient horizontalement, pour me découper comme un saucisson. L’image de la scie est restée, pour ainsi dire dans les yeux : encore aujourd’hui il m’arrive d’en lancer et d’observer les rebonds, les retours. Mais c’est comme dans ces rêves inutiles et sans fin, répétitifs : cela n’aboutit jamais, n’est qu’obsession et torture de mon cerveau.
Deuxième image : un piège à loup. Là encore, je n’ai pas eu à aller chercher bien loin. Dans le boisée de feuillus devant la maison, on avait trouvé ce piège, en groupe d’enfants. C’était une mâchoire de fer dentelée. Pour le déclencher, on (le plus vieux sans doute, il s’appelait Mars, c’est authentiquement vrai) avait planté une branche dedans. La mâchoire de fer s’était d’un coup sec refermée. Crac! Cassée, la branche. Cette image se logerait à l’endroit précis où je reportais alors mesquinement, mais inconsciemment, une angoisse peut-être plus grande et plus noble que celle qui obsédait le vieux docteur viennois : l’angoisse de la mort, du corps. Et de l’animalité : n’était-ce pas un piège à loup? Et que veut dire mon prénom cri, sinon?
Images que je ne tente plus de chasser. Tant elles sont fortes et vieilles, je ne doute pas qu’on puisse en détourner la puissance. Laissons-les travailler, jusqu’à éprouver la mort dans le présent même du corps. Il en restera toujours quelque chose, sans doute.

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