Origine d’une habitude

Pour tenter d’interroger cette mauvaise habitude, prise jeune puis abandonnée il y a quelques années, mais qui revient lors des périodes de stress, moins en fonction du niveau de stress que du niveau de tolérance au stress, pour interroger, disais-je, cette habitude tenace de me ronger les ongles, j’ai la chance de disposer d’un repère.

C’est un récit que ma mère m’a raconté. On m’avait confié exceptionnellement à la garde d’une famille de Saint-François, un village voisin – la famille Ouellet. Quand ma mère est revenue me cueillir, on lui a raconté que j’étais tombé de ma chaise haute. Sur le chemin du retour, dans la voiture, je me rongeais anxieusement les ongles, pour la première fois. Vu le détail de la chaise haute, je devais avoir quoi? trois, quatre ans.

Je dispose aussi d’un souvenir propre de ce séjour – séjour d’une journée, ou même seulement d’une demi-journée, sans doute, mais quelles conséquences? Je ne me rappelle pas la chute de la chaise haute. Ce n’est pas cela, ou bien c’est oublié. Voici ce qui reste. C’étaient des intérieurs un peu bûcheron ou chasseur. Beaucoup de bois, peut-être une tête d’orignal accrochée au mur. Dans le salon, le tapis, de poil brun, était très épais. Au sous-sol il y avait une table de billard. La maison était surchauffée, climat que j’ai remarqué souvent chez les authentiques habitants. Dans ce milieu, ce séjour, s’est imprimée la marque d’une image forte, insupportable : les parents portaient des couches. Véritable problème d’incontinence impudique ou travail de mon imagination d’enfant? Je ne sais pas. Mais je vois clairement les adultes, le père en particulier,  ventripotent, masse de chairs suantes et bourrelées enfilant grossièrement une couche à sa mesure, dans la chaleur étouffante de la maison surchauffée.

Ouellet était déjà un nom qui m’était désagréable. On l’associait à une fille grosse et laide, forte, et qui, il me semble, aurait pu nous battre, nous faire du mal. Ce n’était sûrement pas la même famille (quoique), Ouellet étant nom courant dans ce pays. Qu’importe.

Mais plus encore, et c’est beaucoup plus tard que j’allais le comprendre, l’année dernière en fait : Ouellet, qui se prononce Ouellette, sonne comme toilette. Enfant qui n’a jamais voulu croire en l’arbitraire des noms, j’aurai fondu inconsciemment Ouellet et toilette. D’où évidemment les couches. Mais si elles étaient réelles? Confirmation de plus d’une certaine horreur du monde.

Comme la peur des dents métalliques, probablement à peu près contemporaine, la peur des Ouellet – nom qui suscite encore en moi le dégoût! – concentrait sur un objet, une image, l’angoisse mère de toutes les angoisses, angoisse sans objet, logée dans cet écart proprement humain et jamais comblé : l’angoisse du corps, de la mort.

Que même les adultes, ces dieux, portassent des couches, à cette vision rien n’aurait pu me préparer. Sans doute, s’il n’y avait pas eu les Ouellet, le monde aurait trouvé d’autres chemins pour entrer en moi, m’atteindre. Mais il y a eu les Ouellet, et maintenant je n’ai d’autre choix que de faire avec cette matière d’expérience.

Séjour brûlant et bestial, plein de chair et de merde. Qu’on s’étonne après que je me rongeasse les ongles sur le chemin du retour, et pour encore vingt ans et plus. J’avais vu mon enfer.

S’écorcher le bout des phalanges jusqu’au vif, jusqu’au sang – jeu très douloureux de l’anxiété, pour éprouver les limites, les bouts, la frontière du corps. Jeu affligeant, qui ne réussit rien, parce qu’il saute sur l’os et le gruge au lieu de l’observer posément.

Le sang ruisselle, on secoue les doigts, on souffle dessus. L’air excite les nerfs. Mais le corps s’est une fois de plus défilé.

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