À mains nues (hommage à Fred)

Retourner à la main, pour moi, c’est retourner au dessin.

J’ai grandi parmi les bandes dessinées et les dessins animés. J’avais la tête peuplée d’images bien avant de lire mon premier livre (tard). Je regardais mes Astérix avant que de savoir les lire. Et je dessinais, beaucoup, pendant longtemps. C’est même, non pas un hasard, mais un choix assez arbitraire qui m’a finalement fait préférer, au collège, les Arts dramatiques aux Arts plastiques. Je m’étais d’abord inscrit en Arts plastiques. Puis au moment de la rentrée j’étais parti dans l’Ouest. À la rentrée suivante, je choisirais Arts et lettres profil théâtre. À l’université, je continuerais en lettres, je laisserais tomber le théâtre comme j’avais, plus tôt, délaissé le dessin.

Je n’avais plus touché au dessin depuis l’âge de dix-sept ans. J’ai recommencé il y a une semaine, à mon plus grand bonheur. Cela me semble modifier totalement le rapport le plus intime à l’écriture et au mental. Je ne saurais encore bien dire en quoi. Sinon que le dessin me rapproche de la main. Me ramène à la main.

Comment, alors, j’aurais pu négliger de repenser à ce bon vieux Fred? Les Philémon m’ont accompagné pendant toute mon enfance et mon adolescence. Récemment, j’ai donné ma collection de bandes dessinées à mon neveu, mais je n’ai pas été capable, moi pourtant très peu sujet au fétichisme, de me départir de mes Philémon.

Cette série rejoignait déjà ma propre et simple situation dans le monde. Un enfant ou jeune adolescent vivant dans une campagne éloignée avec un père têtu et terre-à-terre, trouvant heureusement, grâce à un oncle (à moi l’oncle a manqué) des passages dans la trame du réel vers un monde autre, appelé Monde des lettres, et nourri (cela, je ne le voyais pas à l’époque) de la lecture de De Foe et Carroll.

Enfant, on me disait souvent (en tout cas, ce me semble) que je ressemblais à Philémon. L’identification en était facilitée. L’apparence mince et fluette, oblique de Philémon, ses cheveux en bataille – c’est bien l’image que j’avais, que j’ai encore en quelque façon de ma propre allure.

Et puis il y a que, Philémon, c’est du dessin. Pas du graphisme, pas de la reproduction. Pas cette bande dessinée qui met en avant le rapport d’une case à l’autre comme variations de lignes et de points. Fred dessine comme un enfant dessine : en s’amusant, en remplissant la page (qui connaît Fred connaît sa page-dessin, qui se joue de la case), en créant. Fred, ce n’est pas une machine à mouvements, pas un cinématographe, pas un bédéiste. C’est un dessinateur, un dessinant.

Ça colorie, ça dépasse, ça fait des traits. Ça fait des soleils (deux, dans le Monde des lettres) avec des rayons. Et derrière la moustache, on devine un conflit mal apaisé avec le monde, par où l’art commence.

Dans le Monde des lettres (des lettres dessinées), on tombera (l’Île des brigadiers) sur cette créature, le manu-manu. Et comme Fred aime les jeux de mots, il l’habillera d’un uniforme militaire, manu militari, dont par chance la bête se libérera pour retourner à l’état sauvage. Ainsi sur ce dessin (reproduction personnelle – ai-je le droit?), on voit un manu-manu qui repose dans son élément naturel.

Une main, oui, une simple main. Détachée, indocile, sauvage. C’est précisément la main qui dessine que Fred invente dans le Monde des lettres. J’ai toujours été fasciné par le manu-manu. Mais c’est aujourd’hui seulement, maintenant que je tente un retour à la main, que je mesure la valeur, l’ampleur de l’invention.

Trop longtemps on a oublié sa main. On s’est éloigné du dessin, et même l’écriture s’en est trouvée mal, coupée de la main. Il était temps, grand temps qu’on y revienne.

Dessinant, écrivant, se préparant pour un combat sans armes…

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