Une solution d’équilibre

On peut aussi travailler à partir d’une simple silhouette, esquissée rapidement, puis bistrée.

On voit vite ce qu’il y a de défensif, et la part qu’y a la main. Halte! Mais pas un “halte” militaire, pas une défense de territoire. Dans ce cas la silhouette serait droite. Or elle est penchée, oblique. Elle ne défend rien qu’elle-même.

Et dira-t-on qu’elle se défend bien? Là n’est peut-être pas la question. Mais si l’on devait répondre, on dirait probablement non. Trop instable, trop déséquilibrée pour se bien défendre. C’est son geste défensif même, censé la protéger, qui la compromet. Elle risque à tout moment de basculer, cette silhouette – tomber arrière, tomber côté. Si elle ne s’était pas autant énervée, elle ne risquerait probablement rien. D’ailleurs, sur le dessin, on ne voit nulle menace. Rien. Blanc.

Quand même. Il y a d’autres manières de voir, d’autres strates de signes, dans ce dessin. On ne la sent pas si menacée, cette silhouette. Elle a quelque chose d’animal, d’aigle et de loup mêlés. Elle a du carnivore en elle. Bec tranchant ou croc aiguisé. Attention!

N’y a-t-il pas une force de l’oblicité que les êtres verticaux ou horizontaux ne peuvent pas comprendre? Ce n’est pas impossible. Il y a des compensations. La jambe, la tête s’allongent et s’aiguisent, contrebalancent. Les mollets et les cuisses se musclent davantage – il le faut bien, pour tenir en cet état qu’on dirait non naturel, ou traumatisé, comme on dit d’un arbre courbe qu’il a subi un traumatisme.

Et puis il y a l’autre main. On la reconnaît, cette main, même si elle s’ajuste ici à une autre orchestration du corps. C’est la main en appui. Appui sur quoi? Sur l’autre, assurément. Il n’est pas montré, pas plus que la menace du monde. Rien. Blanc. Et cependant.

Imaginez là qui vous voulez, ce que vous voulez. Un enfant. Un chien. Une femme ou un homme à genoux. Même un arbrisseau fera l’affaire. La main dans les cheveux, dans la fourrure, dans le feuillage.

Non, on s’est trompé. Elle ne défend pas rien qu’elle-même, cette silhouette. C’est seulement qu’on n’y voyait pas clair. Pas plus qu’on ne voyait la menace du monde, non plus irréelle (pourquoi le serait-elle? il est dur, ce monde).

Elle défend un autre, donc, mais pas par pur altruisme (si tant est même que cela soit possible). Elle défend l’autre parce que c’est la seule issue possible à son oblicité, l’unique et ultime solution d’équilibre.

Puisque combien parmi nous (vous?) sont courbés, penchés, à terre? Combien ont pire que soi perdu l’équilibre, glissé au bord où vous, vous êtes quelquefois allé, avez comme eux failli glisser? Et aujourd’hui, aujourd’hui seulement vous voyez, par la magie d’un dessin esquissé à la va-vite dans le carnet spirale, et par le redoublement d’une écriture immédiate et à bout de doigts, les conditions, somme toute simples, de votre maintien en ce monde et de votre marche.

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