marcher sur la ville

corps géant contre l’écrémage de l’éducation


23 mars 2012

Manifestation nationale contre la hausse des droits de scolarité. Montréal, 22 mars 2012.


La rue — surface devenue symbole du poids du nombre. Lieu politique ; scène où les corps se rendent visibles en leur affirmation ou leur négation, leur résistance. Les jambes foulent le sol ; les brase lèvent des pancartes — à l’appui des paroles partout dites et écrites, ces muscles.

Rare, aujourd’hui, qu’on se donne liberté de marcher en plein milieu des rues — des rues du centre-ville, à plus forte raison. Cela ouvre au regard des perspectives inédites, une vision du parallélisme des immeubles que la marche confinée au trottoir interdit ou déforme. Il y a quelque chose de droit, en cette marche, qui ajoute au sentiment de justice — oui, cette marche est juste [1].




La ville soudain déserte de voitures, si, mais bruyante, assourdissante de cris d’hommes et de femmes. Rappel de qui est engrené dans cette machine toute de moteurs et de buildings faite — des corps, des vies, des voix.

D’un pas l’autre — faire corps avec la multitude, être rue être ville, et avancer comme le ferait un géant (une manifestation monstre, ont bien sûr écrit les journalistes), dans des espaces trop grands pour un simple humain. Boulevards à quatre-voies ; rues larges ; grande descente sous viaduc. En sachant que la queue de la marche à peine s’est ébranlée quand la tête presque arrive au bout de la marche.

On a plutôt l’habitude des marches solitaires. Et on peinerait à s’identifier pleinement à une cause. Mais compte parfois la seule présence, et la marche. Parce que la marche est en soi résistance. Ce jour-là, cet hier, il m’importait de ne pas faire défaut. Entre 100 000 et 200 000 personnes, dit-on [2], ont foulé le béton des rues. Des dizaines, des centaines de bus venus de toutes les régions du Québec ont dépoté des centaines, des milliers de jeunes Place du Canada, en plein centre de Montréal. C’était à se demander d’où venait tout ce monde, par quel magie soudain ils paraissaient. Les nouvelles, les discours ne peuvent jamais donner mesure de la multitude comme le font les corps, lorsqu’ils se montrent sur la scène de la rue.

Pas d’identification, donc, mais une même négation. Non, à cette hausse sauvage des droits de scolarité, que rien ne justifie sinon la logique même de ceux qui la mettent en place. Le sabotage des acquis de la Révolution tranquille est ce pour quoi notre Premier lutte et respire. Il y a quelques années, il appelait ça réingénierie — autre perle de la novlangue technocrate. Il n’y avait donc rien de bon, dans les réalisations sociales des années 60-70 ? Bien sûr que non, puisque l’idéologie mainstream, avec sa grappe de valeurs dangereuse, nuisible, tuante (réussite, propriété, mérite, tout-privé, et ainsi de suite), a planté ses dards dans les cerveaux de ceux-là même qui seraient censés représenter le social, le non-privé. Drôle d’époque ; drôle de paradoxe, que de voir les états s’automutiler, s’autoamputer, avec une opiniâtre haine de soi.





Je ne crois pas aux gestes utiles. Sitôt qu’elle deviendra un argument pour les associations dans la joute politique (et elle le deviendra bien sûr, et tant mieux pour elles), la marche aura perdu sa substance — ne restera rien de la sensation, et de la beauté que vraiment il y avait. D’où qu’il faille en rendre compte avec des mots qui disent plus que les chiffres [3]. C’est notre modeste rôle, à nous qui écrivons (et il importe de le faire), de rendre, au-delà des infos et au-delà des causes, ce qu’il y avait là d’esthétique, donc de politique au sens le plus fort et le plus noble.

C’est d’abord dans les jambes. C’est une attente ; une fatigue de corps qu’on supporte. C’est n’avoir toujours qu’une vue partielle de ce qui est trop grand pour pouvoir être embrasser individuellement (c’est comprendre ainsi, sans doute, ce que ressent chaque organe de tout corps). C’est avancer dans un désordre limité par le trajet seul des rues empruntées. Des qui nous accompagnaient au début ne sont bientôt plus à vue ; d’autres les remplacent.

Et on va comme ça, dans une ville que l’on connaît, mais qui aujourd’hui est faite événement.

Et le tumulte à certains endroits augmente ; les cris s’entraînent, s’emballent. On traverse un tunnel :

Une grande descente enfin permet de prendre la mesure du géant. Il s’étend là-devant, se couche sous le viaduc, puis s’étale jusqu’à l’autoroute urbaine, les Vieux quartiers, le port.

On passera juste à côté de l’UQAM, où si longtemps on a étudié. Dix ans. Baccalauréat. Maîtrise. Doctorat. Niaiseries, les statistiques sur la valeur des diplômes. Ce ne sont pas des objets d’échange. Et la littérature... Devant moi, rien qui m’assure sécurité. La sécurité : elle devient malheureusement nécessaire à mesure que s’accumulent les dettes. J’ai de la chance : j’ai commencé en 2000, avant que notre Premier ne transforme une partie des bourses en prêts. Puis à la maîtrise et au doc, j’ai eu des bourses dites d’excellence. Je m’en suis sorti, tout bien compté, avec 13 000$ de dettes. Mais si j’avais commencé cinq ans plus tard, ç’aurait été 26 000$. Est-ce que je pourrais seulement partir à l’étranger, comme je le prévois, avec tant de dettes ? Pas de jeu ; pas d’air ; pas de place pour un recul, un détachement. Déjà, j’ai dû entreprendre mon postdoc tout de suite après la soutenance, pour liquider une partie de mes dettes, alors que mentalement une pause aurait été nécessaire. Ce ne sont pas des plaintes, mais ce constat : plus on s’endette, plus se restreint l’horizon des possibles. C’est pourquoi je suis pareillement contre d’autres solution proposées, comme celle de rendre les programmes éventuellement « payants » (médecine, droit, etc.) plus coûteux. Et si on décide de lâcher ? Ou de faire autre chose ? Si on étouffe en médecine, et que c’est la philo finalement qui seule nous est oxygène ? On ne peut plus : on s’est engagé dans un couloir trop étroit.

L’endettement est attachement, voilà. Pas étonnant qu’il soit élevé au rang de dogme par ces idéologues qui nous veulent travailler, payer hypothèque, mettre de côté pour la retraite en attendant de.

L’UQAM, c’est aussi ce symbole de l’université bétonnière : l’Îlot voyageur, fiasco financier. Pourtant, à ce chapitre, l’UQAM n’est sans doute pas le pire cancre. Les facs se sont mises à couler du béton au lieu d’engager plus de profs, améliorer les cours. Façon de se faire concurrence et d’attirer des investissements privés. L’Îlot voyageur, c’est la part visible de cette bêtise, mais les autres universités ne sont pas en reste. Chacune multiplie maintenant les pavillons hors campus et même hors cité et hors région : l’Université de Sherbrooke possède un pavillon à Longueuil, etc. Logique de concurrence qu’endossent aveuglément les dirigeants des universités, dont un trop grand nombre est favorable à la hausse des droits, parce que ne voyant pas au-delà de sa propre logique, entrepreneuriale.

Ironie que la descente de la rue Berri ouvre grand la vue sur l’Îlot inachevé — squelette de béton laissant filtrer le ciel de ville, tandis que scandent les marcheurs :

Le ciel menaçait ce jour-là au-dessus du géant-foule : il a plu — des orages rapides, convois gris dans le vent altier. La lumière qui s’en est suivie, et les odeurs : un rafraîchissement dans la marche.

Le jeu politique est réversible, et les victoires fragiles. Mais la marche demeure, si on se donne la peine d’en aiguiller le sens. On a marché sur la ville. Pas dans la ville, comme on fait tous les jours, sur les trottoirs, dans les parcs, dans les souterrains. On a marché sur la ville, dans l’espace même où elle s’interdit dans l’affairement et l’accélération machinaux. Peu importent les slogans, leur diversité ; peu importent les discours, les parti pris ; et les drapeaux. On n’endosserait pas tout, de cela. Mais la marche. Mais l’appropriation des rues. Mais la constitution d’un géant multiple — foulant le béton, rasant les buildings, passant sous les viaducs, au-dessus des autoroutes.

Performeur androïde.
Il enjambe les échangeurs.

Karkwa

Cela est beau. Et que ce corps-foule, ce corps-géant soit grande négation. Dire non ne demande pas idées, pas idéologie spécifique. Seulement, on dit non à cet écrémage : que ceux qui vont à l’université y aille grâce à la richesse des parents (pour un peu, ils vont nous ressortir le coup de l’oncle riche), ou parce que leur conviennent les programmes sûrs, qui assurent la conservation du monde tel qu’il est. On se priverait de trop : de surgissements ; de surprises ; de non-détermination familiale ou sociale ; d’études à risque ; — d’éclosions de toutes sortes.

Le mot non seul tombe, et résonne, comme les pas sur le béton — lourd, sonore, décidé.


Lire l’article du Devoir

— Voir la vidéo de la manif


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 30 octobre 2012
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[1Juste : mot récupéré, déformé aujourd’hui par ceux-là au pouvoir. « Les étudiants doivent faire leur juste part », entend-t-on tout le temps. Comme si eux possédaient la mesure de ce qui est juste. Et que serait justice de s’endetter précairement pour compenser l’indécence des publicités et des primes de départ aux recteurs... La juste part, ce serait précisément de faire la part de ce qui appartient à l’éducation et de ce qui relève de la compétition et du marchandage.

[2Il y a guerre de chiffres, comme toujours. Le Devoir, sympathique aux étudiants, rapportait le chiffre 200 000 ; La Presse, qui leur est hostile, parlait de 100 000 ; et TVA-nouvelles profitait de cette journée pour rendre public un sondage révélant une baisse de popularité du mouvement de contestation...

[3Ce qu’a fait Jean-François Nadeau dans son beau texte paru dans le Devoir : paroles, visions, sensations de la marche.