on ramassage et on trie les ordures en fractions

1er voyage | jour 20


14 juin 2013

Dans les villes nombres,

on ramasse et on trie les ordures en fractions.

On les remarque beaucoup, les ordures. On n’en produit pas moins — au contraire, sans doute —, dans les villes structures. Mais là-bas, elles sont vites rassemblées, évacuées et traitées en gros. Dans les villes nombres, elles se dispersent comme tout le reste, et les processus de gestion ne sont pas séparés des aires d’habitation. Alors on en voit des petits amas partout, au bord de la rue, dans les cours, dans les parcs : partout. N’importe quel terrain vague peut être réquisitionné pour recueillir, plus ou moins temporairement, les rejets d’un voisinage. On dispose donc des ordures localement, selon des lois non écrites qui relèvent d’une micro-organisation de l’espace.

On trouve peu de poubelles, dans ces villes, à part dans les quartiers « jugulés », plus structurés. On voit des gens jeter n’importe quoi — une bouteille de plastique, un emballage, une canette — dans la rue, au bord du trottoir, sans gêne. Dans un bar où je buvais des bières à Manille, le serveur, quand il te décapsulait une bouteille, il balançait systématiquement le bouchon dans la rue. (Juger ces pratiques ou y projeter une idéologie bien-pensante serait un bon moyen de n’y rien comprendre.)

Même aux Jardins botaniques de Bogor, que l’on nous présente comme un oasis, on a profité de la forme très particulière des racines de certains arbres pour inventer des poubelles de fortune :

J’avais relevé déjà, dans mes explorations, des formes de ramassage et de tri des ordures. À Jakarta, à côté d’une station de train, des charrettes débordantes, alignées. Des gens qui y fouillent, répandent une partie des ordures dans la ruelle. Un tri à l’emporte-pièce :

En roulant en bus aujourd’hui pour m’en retourner à l’aéroport, j’ai revu beaucoup de ces charrettes (et aussi, mais plus rares, des espèces de tuk-tuk requis pour le même usage) :

C’est donc un métier, et ça ne doit pas être de tout repos, de pousser ces charrettes dans le dense de Jakarta et de recueillir les ordures dispersées. Au lieu d’une prise en charge collective et macro-structurée de la collecte et du tri, les tâches se fragmentent et s’individualisent. C’est localement et manuellement que l’on procède. On compte sur la valeur des ordures elles-mêmes (ce que l’on peut en récupérer, revendre, etc.) pour que, par addition, la ville se purge approximativement de ses rejets.

Les structures collectives, existantes, mais si faibles, ne font pas le poids. Peut-être que la municipalité rachète les ordures triées aux ramasseurs, pour ensuite les expédier à bon port, usine de recyclage ou dépotoir (et autour des dépotoirs, on sait que s’effectueront mille autres micro-tris, par un autre pullulement d’humains qui en dépendent pour survivre). Je ne sais pas, mais j’ai vu des travailleurs municipaux, sur le même chemin de la ville à l’aéroport. Des nettoyeurs, des ramasseurs d’ordures aussi, mais dont on reconnaît l’appartenance au macro par ces vestes orangées qu’ils portent.

J’en ai remarqué qui s’affairaient à nettoyer un canal, en ramassant des ordures en bordure et à la surface des eaux, il y en a un qui flottait sur une espèce de radeau :




Plus loin, j’en ai vu qui travaillaient à nettoyer l’accotement de l’autoroute. Des hommes à pied, outillés d’un balai seulement, suivant de simples voitures qui devaient servir à les transporter et à les protéger.

Non, ils ne pèsent pas lourd, ces bonshommes oranges. Les canaux sont si pollués, si sales, quelle différence ils font vraiment ? Et sur l’autoroute, pourquoi ce soin là seulement ? Parce qu’il y a la face de la ville à sauver peut-être, devant les gens qui transitent par l’aéroport, riches ou étrangers ? Et parce que là, on ne peut pas compter sur le micro, les pousseurs de charrettes ne montant pas sur l’autoroute ?

Les villes nombres fonctionnent par fractions, pas par factions. Tout tient dans ce « r » qui divise le collectif et les groupes. Les ramasseurs d’ordures d’aujourd’hui ne sont pas des chiffonniers suivis de compagnons, blanchis dans les batailles. Ils ne terrassent pas les méchants, ne relèvent pas les victimes. Ils se débattent chacun dans le nombre sans partage.

Je ne les appelle pas chiffonniers : ils n’ont que faire des chiffons, le linge ne vaut plus rien. On pourrait les dire recycleurs. Ce qu’ils cherchent, c’est surtout les bouteilles de plastique et les canettes d’aluminium, matières sans histoire. Ils n’ont pas l’aura de l’exceptionnel ou de la bizarrerie, l’aura du pauvre parmi les pauvres. Comme les bar girls de Manille (qui ne portent plus beaucoup le nom de « prostituées » non plus), on en voit des masses. Le singulier, en se multipliant, se normalise, même si sa norme procède paradoxalement du non-normé : voilà ce que change l’échelle méga de ces villes. Les jeepneys de Manille, les pinisi de Jakarta, les trafics déchiquetés, les chars blindés et les gardes à pistolets, les hommes mutilés venus pour le sexe, les gens dormant dans la rue, les ramasseurs d’ordures poussant charrette : des singularités multipliées, multipliées encore, multipliées tant et tant qu’elles en deviennent des lois. Et c’est de ces lois que je cherche les phrases.

On écrit dans le nombre et la norme, c’est là qu’on se maintient et qu’on séjourne, parce que c’est notre présent. On n’est pas un chiffonnier, on n’est pas un flâneur ; on est un voyageur parmi des masses. Dans la mathématique des villes nombreuses, il n’y a plus de un, plus d’unique ; il n’y a que des fractions et des multiplications. Il n’est plus possible de s’excepter du monde pour en recueillir la mémoire marchande. On est dedans, on est tout le monde. Et on travaille la ville au corps, on la perfore ou la performe.

Non, on ne flâne pas : on va dans la chaleur et la densité et on se force à écrire un billet par jour, malgré les fatigues. Comme les ramasseurs qui doivent récupérer leur poids de carton ou de plastique quotidien, j’expédie journellement mon poids de mots et d’images, je le livre aux circulations et aux recyclages du web. Et puis je l’oublie, j’avance en jours. Pas de collection, pas de mémoire : un flux.

J’écris ce billet à l’aéroport, aujourd’hui je quitte la mégapole. Je n’en rapporte rien. Tout ce que j’ai recueilli de Manille et de Jakarta, je l’ai vidé ici jour après jour, dans cet espace — le blog — où aujourd’hui ne se réserve pas pour demain. Ce n’est pas la fin du voyage, juste son ajournement.

Bientôt on ira dans d’autres villes, la même,

et on recommencera à additionner les jours.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 décembre 2013
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