écrire sans penser littérature

les mots comme moyen d’exploration


18 juin 2013

Les écritures qu’on cherche sur le web, pour soi et chez les autres, sont celles qui ne se pensent pas littérature.

Avec ce paradoxe que rétrospectivement, souvent la part "littérature" des récits et poésies se révèle précisément celle qui s’est le moins pensée telle.

Mais c’est radicalement incertain, et de toute façon ça ne nous concerne pas. Dans le présent, ne nous concerne que le hasardé. On fera feu de tous bois, vers tous les hasards. Et même les échecs on les applaudira, quand on ignorera les réussites sans risque.

Le roman, en finir. Écrire un roman, c’est justement écrire dans l’idée de "faire de la littérature", mais voilà bien le plus sûr moyen de s’en éloigner. Les romans du passé qu’on lit encore aujourd’hui, souvent ne se pensaient pas roman ni littérature. C’étaient des études, des expériences, des grands rires ou des nécessités vitales. Henri Michaux écrivant ses Connaissances par les gouffres, pense-t-il "faire de la littérature" ? C’était d’explorer le mental, qu’il voulait, avec la langue. Ce sont des récits, une multitude de micro-récits, sans aucune idée du roman : personnages ? macro-intrigue ? fiction ? Non. Ou Henry David Thoreau, Walden, or, Life in the Woods : un roman ? C’était faire l’expérience, dans le langage et la pensée rassemblés en livre, d’une façon individualisée de vivre — avec états de compte, coût des matériaux de construction de la cabane, journal des visites, description des saisons et des lacs, etc.

On considère trop souvent l’écriture comme un divertissement, alors que c’est un moyen d’interrogation du monde — comme la science ou la philo (voir Deleuze). Est-ce que ce n’est pas plus excitant, comme démarche, comme activité humaine cherchant sens, d’explorer le réel que de produire un "bon roman" ? Mais on peut se demander pourquoi, dans le domaine de l’écriture, il existe autant de confusion, alors qu’en science par exemple, il me semble que ce ne serait pas possible (mais peut-être que je me trompe, ce n’est pas mon domaine, je la lis de l’extérieur). Ce serait comme si on accordait plus de valeur aux articles scientifiques qui confirment les lois déjà écrites de la Science qu’aux articles qui les renversent, les déplacent ou en découvrent de nouvelles.

Mais on n’aborde pas l’écriture avec autant de sérieux que la science, n’est-ce pas ? C’est une vision qui remonte à loin, à Platon bien sûr, puis au concept aristotélicien de fiction censé départager les imitations "vraies", dangereuses, et celles qui ne font que "feindre", les fictions (des jeux, en somme). On n’en a pas fini encore avec ces fantômes.

Au mieux, on voit l’écriture comme un révélateur social : l’histoire, l’époque, le politique se reflèteraient dans les livres. Mais ce qu’elle a découvert, ce qu’elle a inventé comme configurations mentales pour se réfléchir le monde, qu’en dit-on ? En Thaïlande, en Malaisie, quand j’ai cherché des récits, venaient toujours en premier dans les prescriptions des romans historiques. "Pour comprendre la Thaïlande", "Pour comprendre l’histoire de la Malaisie" : voilà ce qu’on me disait. Mais c’est un peu comme si je voulais comprendre la masse manquante de l’univers à partir du concept d’éther... Pour comprendre l’Asie aujourd’hui, y compris son passé, j’ai besoin de récits s’inventant de nouvelles lois narratives.

On n’envisage pas l’écriture avec sérieux, et pourtant, une fois qu’on s’est débarrassé de toutes ces idées (de littérature-déjà, de roman, etc.), on voit bien que le langage demeure un outil extrêmement puissant, qui n’a rien à envier aux mathématiques (science) ou à la pensée (philo).

Aujourd’hui, c’est beaucoup dans le web qu’on les retrouve, les écritures exploratrices. Le site Aux bords des mondes d’Isabelle Parente-Butterlin, par exemple, ne se pense pas roman et ne se pense même pas littérature. À la frontière bougée entre philo et écriture, pensée et langue, il s’écrit par bribes, pivotant sur un certain nombre de questions sans cesse déplacées et renouvelées.

Alors que beaucoup (dont F. Bon) disaient depuis longtemps l’impuissance du roman face au réel contemporain, voilà que le web arrive et souffle d’un coup les vieux châteaux. Même si on en rencontre qui essaie de transposer l’ancien dans le nouveau, en proposant d’écrire "des romans sur Twitter" ou ce genre de choses, on voit bien qu’enfin on est ailleurs. Des formes plus brèves, plus fragmentées. Moins de "réserve", aussi : puisqu’on écrit quotidiennement, on a moins tendance à accumuler, réserver, puis monter des constructions d’ensemble avant l’écriture. Au jour le jour, on vide, on écrit, et l’imbrication d’un texte à l’autre (dans une série par exemple) ne passe pas par une macro-intrigue.

Que sont, par exemple, les billets de ma série en cours, "Les villes nombres" ? Je ne sais pas. Ne m’importe que l’exploration de la ville. Je sais bien que ce n’est pas du roman. Et parfois, quand j’écris et que je m’arrête un instant, je trouve mon langage un peu "technique", conceptuel ou descriptif, ça m’agace. Et alors je vois les rives de la poésie et du récit s’éloigner, me laissant seul au large. Ce n’est pas beau, que je me dis. Et aussitôt : mais ce n’est pas important. Et je continue.

On écrit sans penser littérature.




Photo d’entête : survol de Bangkok la nuit.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 18 juin 2013
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