du sentiment de ratage en écriture

sous tout texte, réussi ou non, un texte raté


21 juin 2013

Pourquoi, quand j’écris, je veux dire au moment même où j’écris, dans l’en-train-de-se-faire de la phrase, j’ai toujours le sentiment que c’est complètement raté ?

Toujours, ou en tout cas, presque toujours. Comme si j’avais tout précipité, une fois de plus. Incapable de prendre mon temps, de mûrir les phrases (le sentiment de ratage, moins grand je crois au temps où j’écrivais savamment — j’allais plus lentement, alors, et je cherchais l’élégance, non par coquetterie personnelle mais parce que c’est valorisé et payé en retour d’évaluations positives, notes, acceptations d’articles, d’où bourses et tout le tralala, je n’ai pas inventé ces lois, que dans la création je rejette).

Dire mal, ce serait le point de départ peut-être d’un déplacement dans l’écriture. On sait les phrases de Beckett dans Cap au pire : « Mal dire » etc., pousser ça à bout, jusqu’à ce que ça bégaye (on a glissé chez Deleuze maintenant).

Ou Kerouac, chez lui aussi le ratage était lié à la vitesse excessive de l’écriture — c’est évident, quand on le lit, que On the Road a été écrit trop vite, même pas besoin de la biographie pour s’en rendre compte. Ça va vite, ça bâcle, et après-coup un éditeur lit ça, veut vous faire tout récrire, lisser, policer, découper en petits paragraphes. Mais des décennies plus tard qu’est-ce qu’on fait ? on réédite On the Road dans la version du rouleau original, et on se rendre compte qu’en lui faisant « dire mieux » on affaiblissait la phrase de Kerouac.

Il y a toujours une part d’autoréflexion dans l’écriture, on ne s’en détache jamais complètement, même si on peut la maîtriser. On écrit sans penser (ce qui s’appelle avancer), mais soudain on arrête, juste une fraction de seconde, c’est du temps minime, incalculable, vite comme on peut juger quelqu’un que l’on rencontre la première fois. Et pendant cet arrêt (qui s’appelle pensée), on se dit mais qu’est-ce que c’est que ça, ça ne va pas du tout. Ça manque de cohésion, c’est plein de ruptures de ton, et puis ces phrases qu’est-ce que c’est, je les aurais voulues plus longues, plus souples mais non. Et cette ponctuation, trop de parenthèses, je devrais en mettre aucune trop tard, et les virgules où il faut pas, et pourquoi ici « ça » et là « cela ». Les syntaxes surtout, ratées. Un grand bout de phrase et puis une virgule et puis hop, un petit bout isolé. Je veux bien, les phrases hors norme, mais j’aimerais bien qu’elles aient leurs propres lois, une cohésion, un rythme qui les soude. Non, c’est comme si j’essayais de fabriquer un corps avec des membres tout disloqués et difformes.

Ce n’est peut-être pas qu’une illusion, mais une des strates sous-jacentes de toute écriture, même la plus fignolée. À un certain niveau, en bas, c’est un beau bric-à-brac, l’écriture. Des bouts de phrases qui se pressent, des qu’on choisit, des qu’on exclut. Quelques soudures par-ci par-là, un peu de mastic, trois tours de broche et puis c’est un miracle si ça tient. Oui, même les écrits finis, lents, dont on vente l’élégance et blablabla, en dessous, dans la forge, c’est plein de membres éparpillés et difformes. Parce que les têtes sont toutes faites comme ça, c’est une phrases de Tolstoï en exergue de Claude Simon, connue : « Un homme en bonne santé pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois ». Simon happait toutes ces « choses » dans les rets de sa phrase toute en digressions et spirales. Mais l’élégant, lui, n’aime pas les membres ni les soudures, il s’arrange pour faire oublier la forge et le sang. Il choisit, sélectionne très rigoureusement, ce qui exige de penser beaucoup. Et il monte ses phrases comme les maîtres le lui ont appris, parce que ce qui est considéré élégant aujourd’hui, c’est ce qui est conforme à l’idée établie du beau (ce serait peut-être là une définition de l’élégance).

Écrire, c’est peut-être au contraire rester plus près de la forge. Ce qui est très souvent considéré comme un problème, les phrases multiples qui se pressent en même temps, l’emportement de la vitesse, les syntaxes tortueuses que toute tête imagine secrètement, à partir du moment où tout ça n’est plus vu seulement comme un obstacle, et qu’on s’est débarrassé de l’idée de « faire beau », alors on écrit, et ce qu’on appelle « ratage » n’est pas autre chose que le signe d’une prise de risque. Les inventions commencent souvent par des ratés (les premiers essais d’aviation, par exemple). « On the Road » était raté, c’était l’avis des éditeurs, qui n’y voyaient que du « potentiel », alors que tout était là déjà (magnifique ratage dès la première phrase, la répétition du mot « rencontré » conservée dans les traductions et éditions du rouleau original : « J’ai rencontré rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… »).

C’est du précipité, il faudrait prendre ce mot plus au sérieux. Quand, au lieu de réserver les phrases qui nous viennent en tête pour en construire une seule bien faite à partir des réserves, on ne fait pas de réserves. On écrit dans une hâte. Ou bien, par le chemin inverse (poésie), on ne se hâte pas, mais on ne réserve pas non plus : on attend que vienne le condensé, les quelques mots-éclats. Le sentiment de ratage est le même, sans doute. On a tout dit en même temps, ce qui est contraire au « bien dire », qui demande qu’on sépare, qu’on organise, etc. (les parents le disent aux enfants, et les profs aux étudiants : ne dis pas tout en même temps). C’est encore une sorte de précipitation, mais précédée d’attente. On a chargé, chargé, attendu, puis on a tout lâché d’un coup, en quelques blocs de mots. Un « précipité », dans ce cas, proche de la définition de la chimie : un corps qui serait une sorte de résidu du flux mental.

Quand je lis Kerouac ou Simon, ou encore Proust, je vois bien les soudures, les dislocations, les phrases mal construites, mais elles ne me dérangent pas du tout, au contraire. Elles me rapprochent leur atelier. L’idée que leurs textes seraient « ratés » ne me viendrait pas à l’esprit. Cela dit, depuis que j’écris, je ne lis plus de la même façon. Quand je lisais Michon à 24 ans, alors que, sans écrire moi-même, j’étudiais Michon, j’y voyais des phrases finies, un achèvement dont il n’y avait rien à redire, alors qu’aujourd’hui je vois la forge, l’inachèvement, la puissante et tragique imperfection du classicisme de Michon.

Voilà pour les autres. Mais pour soi ? Le texte raté dont on se produit l’image mentale pendant qu’on écrit disparaît la plupart du temps dès la première relecture (sur mon site, en règle général, je ne relis qu’une fois, et trop rapidement, par paresse et aussi par désinvolture assumée). Il serait sans doute plus élégant de dire que, quand je relis mes textes, je les trouve aussi ratés que quand je les écris, mais ce n’est pas vrai. Et c’est pour moi un étonnement, en fait. J’ai écrit un billet, par exemple sur ce site, et tout du long j’ai trouvé l’exercice laborieux, et me venaient sporadiquement des pensées négatives. À la fin du texte, je me disais : bon, aujourd’hui je ne l’ai pas du tout, une fatigue sans doute, le langage ne vient pas, tant pis, je vais faire « publier » quand même. Et alors je relis le texte, pour enlever quelques fautes et coquilles, je le relis aussitôt écrit ou bien quelques minutes ou quelques heures plus tard (ce qui ne change rien : ce n’est pas une question de distance temporelle, mais un changement de perspective soudain). Et vraie surprise en relisant le texte : il n’est pas aussi raté que je le pensais ! Je ne prétends pas qu’il soit bon ; je dis que moi, de mon strict point de vue d’auteur, je ne le trouve pas si raté, du point du vue du phrasé surtout (dimension qui me faisait particulièrement horreur pendant que j’écrivais). Je vois encore les sutures,et subsiste beaucoup de doute, mais il y a là un corps. Que s’est-il passé ? Je ne sais pas. C’est un nouveau texte, tout à coup, que j’ai sous les yeux. Un texte qui, par miracle, et malgré tout le labeur et l’imperfection qui le sous-tendent, tient, se lit.

Ce texte même, que je finis maintenant, et qui rate, disparaîtra donc dès que j’aurai écrit le dernier mot.



Photo d’entête : Jakarta, ville imparfaite et inachevée.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 21 juin 2013
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