Philippe Petit, funambule | 10 leçons d’art

le fildeferisme comme allégorie de l’art


11 août 2013


Sans doute parce que pendant cette semaine-là on a beaucoup parlé de ce gars à la télé. Nik Wallenda, qui a déjà traversé les chutes Niagara en marchant sur un fil de fer, vient de récidiver au-dessus du Grand Canyon. Et puis dans le Tiers Livre cette histoire imaginée d’un funambule qui traverse un gouffre et se rend compte qu’il est encore du même côté. Ça m’habitait, et je pense que c’est pourquoi en passant sur iTunes j’ai loué ce documentaire dont je n’avais jamais entendu parler, portant sur un type dont je n’avais jamais entendu parler non plus : Man On Wire, sur la performance du funambule Philippe Petit entre les deux tours du World Trade Center en 1974.

La certitude sentie, en voyant ce film, que le fildeferisme est un art, du moins à la manière dont le pratiquait Philippe Petit. Rien là que de convenu. On le dit dans le documentaire, tout le monde le dit, Petit lui même le répète : marcher sur un fil est un art. Mais pour aller au-delà du lieu commun (on dit de tout, aujourd’hui, que c’est « un art », expression devenue si galvaudée), il faudrait dire en quoi c’est un art, et quelle forme, avec quel statut, et comment celui-là précisément rejoint nos pratiques artistiques, qui ne se présentent pas littéralement comme des marches sur des fils de fer.

Partir de l’idée que le fildeferisme est une allégorie de l’art, c’est à-dire qu’il performe littéralement ce que tout art exigeant déploie métaphoriquement ou abstraitement : une marche sur un fil. Il donne à voir la part de vertige inhérent à tout geste artistique.

Récemment, j’ai parlé de l’écriture comme d’une course sur un cri, et tout le temps j’avais en tête l’image d’une sorte de progression dans les airs. Sans penser précisément au fildeferisme, je m’approchais de ce qui, pour nous, est métaphorique, tout en ayant portée littérale pour Philippe Petit ou Nik Wallenda.

De ces artistes qui confondent absolument la métaphore et le littéral dans un seul geste radical et beau, il me semble que l’on peut apprendre. De Petit, tirer les leçons d’un art très haut — « leçon » dans son sens le plus noble. Je tente ici de consigner quelques-unes de ces leçons de funambule, sans ordre ni système, pour moi seulement — et pour ceux qui voudraient bien aussi les recueillir.




Leçon #1. Que l’art doit viser l’impossible

Un jeune garçon français voyant dans le journal qu’on allait construire des tours jumelles incroyablement hautes à New York, se met à rêver. L’art doit viser au symbole : la ville, l’Amérique en pleine effervescence, les tours en représentant la puissance (c’est parce qu’elles étaient ce symbole qu’elles allaient plus tard être attaquées et détruites, en 2001). Petit rêve de « posséder » ces tours (c’est son mot). Il y a une part de mégalomanie, dans cette ambition, et cela relève d’une folie artistique particulière, non généralisable mais proprement artistique.

Ce qui, en revanche, me paraît loi élargie, c’est le rapport du minuscule au gigantesque dont procède tout geste artistique. Quand on écrit — ou peint, etc. —, on fait danser le grand, ce qui nous dépasse, toujours : la ville, le monde, le planétaire... Mais on reste tout petit, infiniment petit, comparé à cela. Assumer ce rapport, se tenir en équilibre sur ce déséquilibre : ce serait peut-être cela, l’art comme fildeferisme.

Quand le projet de Petit devient concret, on est frappé, regardant le docu, par la disproportion des moyens. D’un côté, les grandes tours encore en construction, leurs dispositifs de sécurité, les gardes, la police, etc., et de l’autre côté une mini-bande de jeunes français sans noms qui se préparent à tirer un fil entre les deux tours, en s’entraînant dans un champ, sans autres moyens que leurs griffonnages, leurs bricolages, et leur folie. Leçon pour les artisanats web d’aujourd’hui, incomparablement minuscules en regard de l’industrie. Et pourtant, c’est de ce côté-là peut-être que se dessinent les gestes les plus radicaux.

Leçon #2. Que l’art n’a pas à respecter les lois de la cité

L’art n’a qu’à respecter ses propres lois. Petit dit quelque chose comme ça : « On n’a pas à se demander si c’est légal, quand c’est beau. » J’ai parlé dans la série Écrire c’est courir sur un cri de l’écriture comme infraction aux lois de la cité. C’est ce que je retrouve ici, littéral. Tirer un fil entre les deux tours du World Trade Center et y marcher, c’était bien sûr illégal. Petit n’a pas demandé la permission — là encore, ce serait dégrader l’art (et c’est ce que je veux dire, quand je dis que je considère comme artistique le fildeferisme à la manière de Petit, mais pas n’importe quel fildeferisme, et les performances autorisées de Wallenda ne me paraissent pas aussi subversives). En écriture, les lois de la cité sont les lois du langage : syntaxes, organisation de la « pensée », politesse, etc. Faire de l’art, c’est, d’une manière ou d’une autre, enfreindre les lois — loi du père, loi des institutions, loi du discours et autres. Cela n’est peut-être pas aussi évident que chez Petit : fausses cartes d’identité, déguisements, jeu du chat et de la souris avec les gardes... Et pourtant, mentalement, c’est du même ordre exactement, et demande la même désinvolture. On peut croire que c’est « facile », parce que ce n’est pas « vrai ». Erreur : la réalité mentale est une réalité, et ses épreuves ne sont pas moins ardues que celles du dehors. La difficulté est la même, et même la jouissance de l’infraction, que résume l’image magnifique de Petit dansant sur son fil, alors que la police, impuissante, reste piégée au bout du fil, incapable du même vertige que le funambule.

Leçon #3. Que l’on doit pratiquer son art comme si sa vie en dépendait

Petit dit « sérieusement » (je cite de mémoire encore) :

Parce que l’on sait que l’on met notre vie en jeu, on n’a pas le choix de pratiquer notre discipline sérieusement.

Phrase magnifique, qui est une leçon de discipline en elle-même. Est-on capable, nous aussi, dans nos disciplines où la plupart du temps on ne risque pas la mort extérieurement, de se montrer aussi sérieux qu’un funambule ? Peut-on, nous aussi, « marcher à côté de la mort », ou « danser avec la mort », sur un fil ? On dit souvent que pour écrire, il faut se mettre en danger. Ceux qui n’ont jamais fait y voient des clichés, peut-être. Mais si on a écrit, on sait que parfois, au-dedans, on avance sur des flancs très à-pic. C’est à cela, en tout cas, qu’on devrait viser, même s’il est impossible d’y arriver toujours : sentir que chaque mot, chaque phrase nous maintient au-dessus d’un effondrement total qui appelle. La phrase : une progression sur la chute.

On n’imaginerait pas un funambule passant des semaines, des mois sans s’exercer. Le mot « discipline » veut dire « domaine artistique », mais aussi régularité, sérieux, exercices. Aujourd’hui, cela prend préférablement la forme d’un blog. L’exercice du blog incite au sérieux, demande une constance. Sans apport sinon quotidien, du moins régulier, il dépérit, devient vite une friche. Pratiquer son art comme si sa vie en dépendait, c’est s’exercer au jour le jour, pour les moments d’effondrement (deuils, coups, etc.) où seules les phrases pourront nous empêcher de sombrer (oui).

Leçon #4. Qu’il n’y a pas de pourquoi

Après sa performance au World Trade Center, la police, les journalistes, tout le monde posait la même question : « Why ? » Petit a finalement eu cette réponse : « There’s no why. » Il n’y a pas de pourquoi. C’est la beauté du geste, sa gratuité, ne le voit-on pas ? Les tours avaient utilité pratique et symbolique, et voilà qu’un jeune français imagine de tirer une ligne entre les deux et de marcher dessus. Ça ne sert à rien, c’est de la folie (d’ailleurs, n’y comprenant rien, les policiers l’ont amené à l’hôpital psychiatrique pour un examen !). C’est beau. Appropriation, par l’individu, le tout petit, et pour la seule beauté du geste, du gigantisme utilitariste new-yorkais.

De même, en écriture (ou en peinture, etc.), on n’a pas à se poser la question pourquoi. « There’s no why » : en faire notre réplique. Écrire, c’est ça : tendre un fil entre des éléments séparés, et y avancer, sans raison. La phrase de Shakespeare popularisée par Faulkner : « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing ».

Leçon #5. Qu’on a besoin des autres pour soutenir notre solitude

Le « coup » à New York, Petit n’aurait évidemment jamais pu le réaliser seul. Il s’entoure. Sa petite amie, un autre ami très fidèle et rationnel, puis quelques autres complices de fortune. En voyant le documentaire, on pense constamment aux bands de musique, avec complicité, amitié, mais aussi tensions, chicanes, désaccords. Et, comme dans la plupart des bands, une figure plus centrale (« high profile », disent les Anglais), Petit bien sûr. À tel point qu’on devine facilement une sorte de vampirisme, attesté par le recoupement des témoignages. Petit « utilise » les autres, on peut le dire. Sa petite amie, qui, comme elle le dit, suit son chemin, alors que lui en retour se soucie bien peu qu’elle ait ou non un chemin à elle... Après un échec (le voyage à New York précédant le « coup », soldé par le constat que rien n’était prêt), il retourne en France et enrôle sa petite amie pour lui remonter le moral et le soutenir affectivement, pendant que dans sa tête il ne pense qu’à son projet, s’envoie un film de truand après l’autre pour se mettre en condition.

Et puis, son complice le plus proche (j’oublie le nom, en voyant le docu on le repèrera vite), celui qui le contestait tout le temps, parce que Petit manque à son avis de réalisme, et il a sûrement raison. Petit et lui paraissent magnifiquement complémentaire : le vol d’un côté, le sol de l’autre, réunis. Sans cette amitié, Petit n’aurait pas pu réaliser son coup. C’est l’ami qui se fatigue les bras et s’use les mains à tirer le fil de fer qui a tombé malencontreusement en U entre les deux tours, pendant des heures, jusqu’au matin. Mais voilà, qu’arrive-t-il après le succès de Petit ? Celui-ci le largue aussi vite. L’ami témoigne :

Je lui ai dit : « Bon, à la prochaine fois alors. » Et Petit m’a répondu qu’il n’y aurait pas de prochaine fois ensemble, qu’il passait à autre chose.

Et dans le docu, visage en gros plan, l’ami d’essayer de (se) convaincre que c’était pour le mieux, mais ce faisant il éclate en sanglot. C’est une des scènes les plus aiguës du film.

Qu’appendre de tout cela ? D’abord que l’art a besoin des autres. Même si on n’a pas de fil de fer à tirer, il y a toujours de l’autre qui permet qu’écrire (ou peindre, etc.) soit possible. Peu importe la manière, il y a de l’autre qui fait rempart, dans le réel, pour protéger notre solitude. Une chambre à soi, de l’argent, disait Woolf : il faut que quelqu’un ou la société les donnent, ces choses, on n’en dispose pas d’office. Petit, après quelque pas sur le fil, prend confiance, se met à sourire : enfin, il est seul avec la mort. Son ami en témoigne, disant : « À ce moment-là, j’ai compris que c’était bon. » Son travail était fait. Il avait permis, dans le réel, que le danseur du vide jouisse de ce moment en solitaire avec le grand tout. Il ne méritait pas d’être jeté comme ça, d’où cette leçon complémentaire, par contraste : si les autres nous aident, on doit prendre grand soin de le leur rendre, faute de quoi c’est de l’utilisation pure et simple.

Leçon #6. Que l’art, c’est de l’équilibre

Mais oui, l’art c’est de l’équilibre. Je ne suis pas le premier à dire cela. Dans l’écriture, ce sont les mots, les phrases et les blocs narratifs, qu’il faut arriver en mettre en équilibre. Je pense à une phrase de Gracq : dans un roman, si on ajoute le moindre élément, on risque de déséquilibrer l’ensemble.

L’art est un équilibrisme. Je le vois chez les peintres aussi. Un tableau ne tient qu’à l’équilibre des éléments, couleurs et formes. Et même les déséquilibres, en écriture, en peinture, ne sont que des cassures d’équilibre recréant un nouvel équilibre, ainsi qu’un danseur penche ou tombe pour recréer un nouvel équilibre courbe ou horizontal.

Le fildeferisme montre cela littéralement. Il est forcé d’être équilibre. D’une certaine façon, il est forcé d’être art et presque forcé d’être parfait. En écriture, en peinture, en danse s’il y a manque d’équilibre (d’équilibre global, s’entend : je ne parle pas des ruptures d’équilibres temporaires et nécessaires), s’il y a manque d’équilibre dans ces domaines, il y a ratage. Le texte, le tableau, la danse peuvent ne pas être parfaits. L’auteur, le peintre, le danseur peuvent échouer à rattraper une rupture d’équilibre, et néanmoins donner à voir ou à lire leur performance ratée. Le fildeferisme peut être plus ou moins élégant, certes, mais il ne peut pas être plus ou moins équilibré. Au total, ou bien le funambule tombe, et alors la performance artistique n’est pas seulement ratée, elle n’est pas, elle n’a pas lieu, ne continue pas sur sa ratée ; ou bien le funambule arrive au bout du fil, revient qu’importe, en tout cas ne tombe pas, et alors l’équilibre est scientifiquement parfait, il n’y a pas eu plus de masse (en calculant le vent etc.) vers le versant droit que vers le versant gauche du fil.

Le fildeferisme, c’est l’art sans demi-mesure, l’art absolument. Le funambule atteint l’équilibre parfait, et alors l’art est ; ou l’équilibre est imparfait, et l’art s’effondre, et le marcheur avec.

Le funambule fait de l’équilibre son sine qua non.

Leçon #7. Que l’art, c’est un trajet qui relie

Combien l’ont dit (je pense à Michon) : écrire (ou peindre, etc.), c’est « faire tenir ensemble ». La prose, plus spécifiquement, parce que c’est l’art qui m’intéresse, a été dite « fabrique du continu » (J.-P. Goux).

Mais reprenons tout cela à la racine. Le réel, c’est du séparé. Le temps sépare : ce sont les deuils, les séquences, l’irréversible dont on souffre. Et l’espace, inextricablement lié au temps, sépare de même. Entre un lieu et un autre, des barrières ou des gouffres qui empêchent de passer continûment. Je parle d’abord de ce qui se passe au-dedans, abstraitement. Ainsi dans la ville, aujourd’hui, quelle difficulté que de relier les éléments séparés, se tournant le dos les uns les autres : banques, ruines sans histoires, Seven-Eleven, trottoirs où des gens vivent et dorment, etc. Les gratte-ciel sont le symbole de cette séparation, en ce qu’ils se dressent en silos combatifs, fermés sur leur propre espace, essayant d’atteindre à plus haut que les autres, pointes dans l’espace. L’ensemble urbain n’a pas de continuité a priori, alors il faut en construire. C’est ce que fait l’art, certaines peintures, certaines écritures... Ce travail, abstrait, mental, le fildeferisme à la manière de Petit le montre si littéralement. Entre deux buildings, séparés malgré leur gémellité, ou plutôt séparés de par leur gémellité même — faire deux de ce qui aurait pu être un, c’est introduire la séparation —, dans l’espace du « entre » on tire un fil. Soudain, au sein du tissu urbain discontinu, une continuité qui n’est pas artificielle, parce qu’elle est occupée, agie. Dans cet espace, Petit marchera, prêt à mettre sa vie en jeu pour relier, avec son corps, le séparé. On sait bien que le mot « religion » vient de « relier », et oui, il y a du religieux, au sens le plus noble, dans ce geste, par la transcendance du rapport à la mort — et dans les paroles de Petit, des mots qui s’approchent de ce sentiment, sans jamais tomber dans la croyance, dans la simple fiction de l’esprit. C’est de corps entier, qu’au-dessus du vide le funambule est relié, et relie.

Ce qui relie, c’est la marche — comme, en écriture, ce qu’on appelle la « marche de la prose ». Aller d’un point A à un point B, rien de plus simple, et c’est le schéma de tout récit, d’une certaine manière, s’il y a développement. Mais ce n’est pas aussi linéaire qu’il n’y paraît. Le funambule revient sur ses pas : plus de huit fois, il aurait traversé et retraversé l’espace entre les deux tours. C’est une marche en progression-régression, les points A et B s’échangeant constamment. Ce qui pour moi donne sens à la vision funambule de François Bon : arriver, c’est recommencer. Ainsi le geste artistique, jamais achevé, qui n’aboutit qu’à son propre recommencement, étant chemin vers lui-même — et de ce mouvement, le livre de Proust est sans doute la forme la plus grande.

Leçon #8. Que l’art, c’est un vertige

Devoir pratiquer sa discipline avec sérieux (leçon #3) n’implique pas que l’art soit triste. Au contraire, le sérieux prépare à ces grands moments d’explosion, rares et irrésistibles.

Par comment Petit parle de ses marches en hauteur, par l’expression dans son visage, on comprend qu’il en jouit. D’être perché si haut au dessus de la mort, mais de tenir pourtant : ne sentez-vous pas l’extrême jouissance que cela doit être ? Le sol c’est le réel, les obligations, la survie, les autres, la représentation ordinaire du monde. Mais soudain, il n’y a plus de sol, que ce fil mince sur lequel on marche.

Toutes ces descriptions littérales peuvent être reportées exactement sur l’expérience mentale de l’art. Il n’y a pas de meilleur mot que celui de « vertige » pour en exprimer la jouissance et l’ivresse. Je souffre personnellement d’acrophobie — et c’est ce qui me rend plus sensible et émouvante sans doute la vision des funambules marchant sur leur fil. Je ne pourrais jamais faire cela, extérieurement ; mais intérieurement, je ne fais que cela. Dès le premier texte que j’ai écrit, Relief, j’ai fait tenir tout un chapitre sur une scène de vertige (« Soleil d’or »), à partir du souvenir d’un belvédère perché haut au-dessus d’une rivière où j’allais enfant. Il y a des moments, dans l’écriture, où ça vous emporte, ça vous lève, les phrases vont et reviennent à grande vitesse, c’est comme une spirale. Et alors il n’y a plus de problèmes, plus de sol — on danse sur le vide.

Je souffre d’acrophobie parce que j’ai peur de moi : peur de mon attirance pour le vide, pour la mort même, depuis enfant. L’écriture reste pour moi très proche de cette peur-désir, c’est comme jouer avec la mort, aller là au-dessus du vide, et il y a là une jouissance très grande.

La leçon du funambule : simplement qu’il n’y a pas d’art sans ce vertige (et on le sent bien, lisant certains auteurs trop intellos, ou trop intéressés, ou juste historiens ou journalistes, que leur prose n’a pas connu ce vertige, qu’elle est restée au sol).

Leçon #9. Que l’art a besoin d’outils

L’art a besoin d’outils, même si les outils ne sont pas tout.

Il y a d’abord le fil, expression littérale du support. De même, l’écriture (la peinture, etc.) n’existe pas dans le pur vacuum ; elle nécessite un support. À notre époque, on parle de supports numériques. L’art n’invente pas le support, il en fait usage. Petit, tout artiste qu’il soit, n’a pas inventé le fil de fer. C’est une technologie qu’il doit aux ingénieurs, au collectif. Ce qui n’empêche pas qu’il possède une connaissance intime de cette technologie : il sait différencier un bon fil d’un mauvais fil, et surtout il sait comment le tirer — même si, encore là, c’est un travail qu’il ne peut faire seul.

Aujourd’hui, comme faiseur de phrases, on fait également reposer notre écriture sur des supports qui doivent leur existence au collectif, aux codeurs en l’occurrence. Notre nouveau vertige, en écrivant ici même par exemple, sur blog, dépend d’une technologie qui supportera, dans les hauteurs, comme dans un nuage, notre marche mentale. On ne quitte pas le sol sans avion ou sans deltaplane. Là-haut, il faut que les pas portent aussi, et on a besoin de pouvoir y compter.

Mais plus encore que le fil, c’est la perche du funambule qui fait allégorie. Le fil porte le funambule, le funambule porte la perche. On a là, toute simple, la métaphore des deux pendants de l’outil de l’artiste : ce sur quoi il s’appuie, mais aussi ce sur quoi il agit. Porté, et portant, puisqu’il rend actif et vivant, par la création, l’outil qui lui est donné.

La perche est poétique : prolongement du corps, elle lui donne une horizontalité, le transforme en oiseau. Ce que je veux dire : que les outils ne sont pas seulement des supports (littéralement : ce qui supporte), ce sont aussi des espèces de ressorts. Des tremplins, des départs de poésie, des ailes. D’une part, mon ordinateur portable est un support : comme un double sol en plein nuage, qui supporte techniquement mes mots. D’autre part, c’est une fiction, une poésie, un prolongement de mon corps, de mon équilibre-soi, comme la perche de Petit. La perche du fildeferiste, c’est son envol. De même, par mon outil, le clavier sous mes doigts, je m’envole — mais plutôt comme un colibris, en battant des lettres vite vite, alors que Petit avance comme un aigle, large et lent.

Leçon #10. Que l’art, c’est un étonnement

Apprendre enfin de l’expérience de Petit que l’art, c’est un étonnement. À cette époque où une idéologie savante exécrable tant à concevoir toute expression, même artistique, comme déterminée par le pouvoir, se rappeler que l’art, quoi qu’on en dise, peut encore étonner, et que l’étonnement est le contraire d’une détermination : on s’étonne parce que les choses ne se passent pas comme elles devraient se passer.

La petite amie de Petit et d’autres témoins relatent la réaction des gens dans la rue, à New York ou ailleurs : « Regardez, un funambule ! » Et les gens de lever les yeux aux ciels. Et de pousser des « Oh ! Ah ! » Les gens arrêtés dans leur marche, presque toujours fonctionnelle — on va au boulot, on va chercher les enfants, etc. —, le temps d’un étonnement, hors temps. Soudain, on ne regarde plus le sol, les feux de circulation (lois), les voitures, les commerces. Les yeux s’envolent au ciel. Quelqu’un là-haut enfreint les lois. Quelqu’un là-haut danse avec la mort. Ce n’est pas possible. On croit avoir la berlue, on croit rêver : c’est cela, l’illusion. D’ailleurs, difficile de distinguer Petit entre les tours du World Trade Center, c’est si haut. Dans un récit, devant un tableau fort, c’est pareil : on ne voit pas tout, c’est en dedans que les silhouettes se recomposent.

Oui, la réaction d’étonnement artistique déborde le pouvoir : personne ne peut la contrôler, pas même soi. L’artiste s’élève de lui-même, par son art, au-dessus du sol. Et, de là, il aspire les regards, les gens. Les pieds sur les trottoirs, les yeux lèvent, et bientôt la tête est là-haut qui flotte, et tout le corps mental. On s’éprouve du même vertige que le funambule [1]. Et Petit prétend que de là-haut, il entendait monter le murmure des étonnements : « ah ! oh ! »

C’est l’art tout cela, littéralement.


N.B. 11 août 2013. Texte commencé fin-juin, laissé en plan pendant plusieurs semaines pour cause d’une voyage retour au Québec totalement prenant — je le termine aujourd’hui.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 11 août 2013
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[1Empathie que confirme les recherches récentes sur les « neurones miroirs ». De toute façon, tout le monde l’a déjà éprouvé, je crois (acrophobe, je l’éprouve chaque fois excessivement) : quand on voit quelqu’un au bord d’un précipice, sur un toit etc., on a peur qu’il chute tout comme si on allait soi-même chuter.