carnets du Népal | 3.6

carnet #3, "chambres" | fragment 6


16 août 2013

Hier, journée sans écriture au carnet. Cause : paresse.

La paresse est la face négative de la fatigue. L’une et l’autre concernent l’écriture au plus près. Quand j’écris, ou quand je vais écrire, la paresse est toujours là qui me guette, tapie dans un coin. La paresse, c’est de renoncer à gravir la montagne parce qu’elle nous effraie. On reste là, à son pied, pétrifié comme la roche. La fatigue, c’est l’état même d’écriture, c’est de se trouver dans l’écriture, encore et déjà. C’est de monter la montagne insurmontable sans penser, le corps en avant.

C’est ce que j’écrivais dans ma tête aujourd’hui en marchant, les pieds lourds de fatigue, en suivant les sentiers qui ceignent le massif de l’Annapurna.

J’ai bien failli ne pas noter ces phrases ce soir, et les perdre à jamais. Non pas cette fois pour cause de paresse, mais pour cause d’angoisse. L’angoisse aussi intéresse l’écriture, mais autrement que la fatigue ou la paresse : comme sa résorption dans le corps, dans les nerfs.

Il y a des angoisses de nuit, des angoisses d’insomnie. L’angoisse dont je parle est une angoisse de jour. Deux journées entières de marche au soleil et j’ai la nuque complètement brûlée. La peau boursouflée de cloques. Mon écran solaire, acheté à Katmandou, s’est révélé totalement inefficace. Mauvaise qualité ? Contrefaçon (on m’a dit qu’il arrivait parfois que l’on remplisse les tubes d’écran solaire de produits quelconques) ? Terrible puissance du soleil himalayen ? En tout cas, la brûlure est sévère.

De mémoire, c’est la troisième fois que le soleil me brûle au second degré. La première fois, c’était sur le dos, lors d’un séjour chez ma tante dans les Cantons-de-l’Est ; la deuxième fois, sur le visage, pendant un voyage scolaire sur l’Île de Nantucket. Le soleil me frappe toujours en voyage – comme un avertissement. Après le dos, le visage, ce coup sur la nuque m’accable comme un coup de grâce – comme un achèvement. C’est le genre de coup que l’on donne pour tuer. Je suis atteint à la base du système nerveux central. J’ai les nerfs à vif. Au toucher, je peux pressentir le cancer. C’est la même main qui palpe la nuque et qui trace des caractères sur la page. Canaliser l’angoisse dans les nerfs de la main. Faire que disent les mots dans l’angoisse de la mort.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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