carnets du Népal | 3.8

carnet #3, « chambres » | fragment 8


17 août 2013

J’ai traversé le Thorung La comme on traverse une maladie : avec la patience du marcheur. Les entrailles encore chaudes du feu croisé des bactéries et de l’antibiotique. La jambe gauche raidie par une douleur insupportable au genou. J’ai porté mon corps malade sur les sentiers inhospitaliers. Je pouvais sentir sa chaleur dans mon dos. Je l’ai hissé à 5400 mètres. Puis je l’ai descendu de l’autre côté du col, à Muktinath, à 3800 mètres. Je l’ai traîné d’une chambre à l’autre, d’un confort à l’autre, dans l’effort.

Je n’ai pas écrit, ni avant, ni pendant, ni après. Pas même dans ma tête. Comme si pour répondre au réel le corps suffisait. La brûlure sur la nuque pour répondre au soleil. La douleur au genou pour répondre aux montagnes. Le grouillement au-dedans pour répondre aux maisons. Et l’écriture si c’est écriture n’est plus alors dans ma tête : elle descend, irradie dans les nerfs du corps.

Sur le sentier de Muktinath à Jomoson, le corps enfin a pu s’allonger. Sur ces plateaux désertiques, soufflés de sable, le marcheur à contre-vent doit se coucher sur l’horizon pour avancer. Cachée sous un voile, ma nuque ne chauffe plus. Lancée sur terrain plat, ma jambe ne boite plus. Massé par le vent, mon ventre ne gronde plus. Le désert endort les douleurs.

Couché en demi-lune, dans un demi-sommeil, j’écris à l’abri du sable et du vent, dans une chambre d’hôtel de Jomoson. Mais mon corps dans sa courbure, sa posture, garde mémoire de l’allongement du désert. Il s’enfonce dans le lit, remonte le long du mur où mon dos prend appui, retombe sur lui-même avec ma tête fatiguée. Il s’achève avec la main droite pointée vers la page du carnet, obéissant à un tropisme dont j’ignore la cause.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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