carnets du Népal | 3.9

carnet #3, « chambres » | fragment 9


19 août 2013

Confusion du retour dans une ville connue après un temps d’absence : dans la tête le présent immédiat se mêle au proche passé. Seule a changé l’atmosphère, la lumière de Pokhara, devenue grise et diffuse. Pourquoi ne pas inventer un mot français sur le modèle de l’anglais smog, contraction de smoke et fog, en fusionnant brume et fumée ? À Pokhara, comme à Katmandou, le ciel se grise de frume.

La chambre s’impose comme le fil central du récit, autour duquel les autres fils s’enroulent (aéroports, transports, dehors). Espace qui recueille spontanément les phrases somnolant entre jour et nuit, entre chien et loup (quoique ici la nuit appartienne aux chiens : leurs jappements souvent me réveillent). La chambre, son confort, son endort, pour écrire me convient. Elle reproduit un dispositif familier, tout en laissant filtrer juste ce qu’il faut d’étrangeté. La frume épaisse de Pokhara, le bruit des motos, les coups de klaxon, les voix inconnues : ces sons parviennent à mes oreilles comme venus de très loin, de l’Orient. Je suis dans la chambre comme dans la cabine d’un navire en partance. Les échos affaiblis de la terre quittée ne se sont pas encore éteints. Que déjà la tête est rentrée au pays.

La chambre, je m’en rends compte maintenant, c’est le havre. Cette chambre de Pokhara d’où j’écris n’est pas différente de la chambre de Jomoson, de Muktinath, de Thorung Phedi, de Manang, de Pisang, de Khudi, de Katmandou. Derrière le mur devant moi, il y a une autre chambre parfaitement symétrique à celle-ci. Avant de partir en randonnée, c’est celle-là que j’occupais. Pour moi, ces deux chambres de l’hôtel Bishnu ne font qu’une : ma circonvolution autour du massif de l’Annapurna en a simplement renversé l’image.
Cette chambre de Pokhara, c’est aussi ma chambre de Paris, de Montréal, de Lille, de Poitiers, de Thurso, du Bic. Toujours, c’est ma chambre de L’Ascension, ma chambre du Pin rouge. C’est ma chambre d’enfant, avec le renfoncement du mur où s’imbriquait ma tête de lit, ma tête propre, déployant un dedans dans le dedans : chambre gigogne. Dans ces géométries rectangulaires (murs, plafond, plancher, porte, fenêtres, cadres, posters, lit), c’est la forme première du sommeil que je retrouve à chaque fois.

Si la chambre est le port, alors les autres lieux, aéroport transport dehors, sont des déports : déplacements, éloignements, dérives. Des tentatives d’échappements, qui parfois échouent.

Il y a le lieu pour dormir où l’on ne dort pas, et les lieux destinés à d’autres usages, où l’on s’endort. Dans les deux cas, on somnole – on écrit.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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