carnets du Népal | 3.11

carnet #3, "chambres" | fragment 11


21 août 2013

Depuis mon arrivée à Chitwan, mon hôte tente de m’endormir.

Le premier matin, il nous a demandé, à M. et moi, de ne pas parler du prix des chambres avec nos compagnons de safari, un couple de Français, sous prétexte qu’ils paieraient un peu plus cher que nous, ses préférés. Il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de leur en parler : il n’y avait aucune différence de prix entre leur chambre et la nôtre.

Mais il est attentionné, il est avenant. Hier soir, il nous a invités à venir manger le dal bath chez lui, dans sa petite maison de boue. Et aujourd’hui, les autres repartis, il m’a emmené en balade à bicyclette à travers les petits villages tharu des environs. On s’est même arrêtés manger chez ses parents. J’ai vraiment apprécié la balade. Qu’avait-il alors, au retour, à essayer d’en monnayer le prix, ajouté à celui de la chambre, contre ma paire de jumelles ? Ce sont apparemment des jumelles d’une grande valeur, que M. a reçues en cadeau d’un touriste japonais. Il me les a confiées ce matin en quittant la jungle, à la condition que je les cède à mon tour, en partant, à un autre touriste, pour qu’elles servent et circulent. Dès notre arrivée à Sauhara-Chitwan, notre hôte a flairé la bonne affaire. Je suis convaincu qu’il a tenté avec M. la même chose qu’avec moi. D’où toutes les précautions verbales qu’il a prises pour me faire sa proposition. Ce n’est pas l’iniquité du marché qui me dérange (je sais bien ce que représentent pour lui ces 1500 roupies), mais le caractère retors de son approche. Il a commencé à me cuisiner à vélo, vers la fin de la balade, en me disant qu’il voulait me parler de quelque chose qui serait à notre commun avantage. Quand on est arrivés au camp, il m’a chambré dans la salle à manger en me servant un laïus pathétique sur son amour de la vie sauvage et son désir de partager sa passion et mes jumelles avec ses futurs invités. Après bien des détours, il m’a enfin exposé son offre, que j’ai aussitôt déclinée en invoquant poliment mon engagement envers M.

Je le répète : il essaie de m’endormir. Avec cette chaleur, ce n’est pas bien difficile. On me trimballe dans des jeeps, des pirogues, ou à dos d’éléphant. On me conduit de savanes en forêts. Je nage en pleine sueur et en pleine nuit. Comme le rhinocéros unicorne, je ne vois pas à cent mètres. J’ai donc grand besoin de jumelles dans la jungle.

On m’entraîne à l’ombre ou à l’eau. On attend bien gentiment que je m’endorme. Puis on entreprend de me scier la corne. Pour la revendre sans doute. Mais je garde dans un recoin de mon cerveau mammifère une fonction d’alerte. Au premier signal équivoque, je me lève d’un bond. Et d’instinct je choisis : la charge ou la fuite.

Demain je repars à Katmandou.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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