carnets du Népal | 3.12

carnet #3, « chambres » | fragment 12


22 août 2013

Là où le soleil faiblit derrière la frume, glisse sur les hauts murs.

Chambre aux larges rideaux, comme la toute première du voyage, ici à Katmandou. Mais derrière, c’est encore dedans : la fenêtre donne sur un couloir. Les rideaux bâillent sur du noir. Quelle heure peut-il être ? Quatre heures, cinq heures, six heures ? J’entends du bruit derrière la cloison. Des cognements, des froissements. Des moteurs, quelques coups de klaxon. Pas tant que la ville en plein jour en produit. J’entends aussi des oiseaux, moins nombreux qu’à Chitwan, moins menaçants que les corbeaux du premier matin.

Je loge dans une pièce encaissée à l’intérieur d’une construction massive, qui s’est imposée dans la ville en bousculant les petites maisons autour. Un bloc d’ombre. D’une ombre dedans et dehors projetée. Je me cache à l’ombre du dedans. Des hommes marchent à l’ombre du dehors.

Il y a des blocs d’ombre qui surplombent les maisons (les hôtels) et des blocs de poussière qui surplombent les passants (les autobus). Les marcheurs vont et viennent dans le demi-jour. Les marchands étalent leur marchandise dans la poussière. On s’habitue à ces gros bâtiments qui naviguent dans la ville, jettent l’ancre parfois à Thamel (le quartier touristique). On longe les murs couverts de grisailles.

Si bien qu’on ne sait plus l’heure qu’il est. Et les habitants transitoires de Thamel restent éveillés tard le soir, dorment tard le matin. Quand la ville se masse en gros blocs opaques, l’ombre de la nuit tombe lourdement sur le jour. Jour indéfiniment ajourné comme une fenêtre sur un couloir sombre.

La noirceur intérieure de la chambre contraste avec l’agitation sonore croissante de la ville. Les hôtels en s’élevant se décalent de la rue. Dans les replis de la cité, la seule lumière du jour est électrique – cette lumière de nuit, cette lumière qui cache plus qu’elle ne montre, dont se servent à l’envi les bars, les discothèques. À mesure que la ville s’ombrage, l’électricité devient plus précieuse et plus rare. Pour combler les interruptions quotidiennes, certains établissements se sont équipés de génératrices qui vrombissent bruyamment dans les ruelles. La nuit tombée, on peut voir plusieurs bâtiments immobiles naviguant à vue dans le noir, tous phares allumés, propulsés par des moteurs hors-bord à essence.

Les corbeaux à l’instant se sont réveillés. Je les entends au loin. Ce sont des oiseaux de nuit, mais ils ne craignent pas le jour. Ils cherchent le feu du soleil sur les toitures, les cheminées, les fils électriques. Leur plumage noir est plus chaud que les toits de tôle. Quand ils crient au matin, c’est la nuit qui proteste du jour qui la remplace. Quand ils planent sur la ville, c’est la nuit qui défie le jour. À mon arrivée ici, la première journée, j’ai cru entendre dans leur craillement l’étrangeté du Levant. J’y entends maintenant l’obscurité du Couchant.

Le cri du corbeau annonce la victoire de la nuit.


précédent | suivant

retour sommaire


retour haut de page


publié par Mahigan Lepage
ce billet a reçu 44 visiteurs
dernière mise à jour le 19 février 2014
site sous license Creative Commons Licence Creative Commons