carnets du Népal | 3.14

carnet #3, « chambres » | fragment 14


24 août 2013

Dernière chambre, dernière nuit de mon voyage au Népal. J’aurai fait de cette section du carnet le recueil des tourments du corps, le réceptacle des peurs et des douleurs. Matin et soir, tenter d’apaiser les brûlures du jour et les piqûres de la nuit en drapant mon corps meurtri dans le blanc de la page.

Jusqu’au seuil de l’hypocondrie où la folie peut encore écrire. Dans l’obscurité de la mélancolie où s’illuminent de vives clartés. Ces maladies, réelles ou imaginaires, existent pour mon carnet. À quoi bon le corps s’il n’est recueilli ? J’ai vu à Pokhara un mort drapé d’un linceul blanc, porté sur un brancard : on allait le brûler dans un lieu sacré, et recueillir ses cendres.

Entre quatre murs, rideaux tirés, la mort ne m’est plus étrangère. Je repose dans la chambre, mort de fatigue et de peur. Je récapitule les petites morts du jour et de la nuit. Les nerfs s’avivent du cerveau à la main.

Encore ce soir, ce dernier soir, j’aurais à dire une inquiétude nouvelle. Dernière brûlure du pays à s’inscrire dans le corps. Et toujours la mort comme horizon. Je ne dirai pas cette inquiétude : enfin je préfère le secret.

Je suis couché dans mon petit lit de bois comme sur un brancard. On m’a enveloppé dans des draps. On m’a mis une sorte de petit livre ou de carnet entre les mains. On m’a transporté à travers le pays. Puis on m’a déposé dans une pièce fermée. J’entends au-dehors la pluie de la fin du jour. Elle s’égrène sur le toit comme du sable. Quand elle aura cessé, on sortira mon corps sous le ciel embruni. On y mettra le feu. Les corbeaux viendront au-dessus battre des ailes, pour fumiger leur plumage.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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