carnets du Népal | 4.1

carnet #4, « terrasses » | fragment 1


25 août 2013

Pour la première fois du voyage, tenter d’écrire dehors, dans un lieu ouvert aux quatre vents.

Installé à une table sous un toit de paille, dans le jardin d’une auberge de Khudi, sur le sentier de l’Annapurna.

Les yeux chauffent, les paupières tombent de la fatigue du voyage. Le bruit de la rivière Marsyangdi qui s’écoule en contrebas m’entraîne vers le sommeil. Le ciel commence à se charger des nuages qui, en cette saison, à cette altitude, apportent en fin de journée des orages.

Deux heures et demie de car de Pokhara jusqu’à Dumre. Puis deux ou trois heures dans un autre car, surpeuplé, pour rejoindre Besi Sahar, point de départ de notre randonnée. Enfin deux ou trois heures encore à pied jusqu’à cette auberge de Khudi. M. dort dans la chambre ; j’écris en attendant la pluie.

J’avais le projet d’écrire dans l’autocar : impossible. Les routes sont mauvaises, les cars bringuebalants. Mais l’empêchement venait surtout de mon propre engourdissement. Je ne me voyais pas lever mes yeux gonflés sur le carnet, serrer le stylo-bille entre mes doigts gourds. J’allais chevrotant sur la route à flanc de montagne, stupide de bruit et de chaleur, essayant en vain de garder le langage par devers moi. Vertige, me dis-je au-dessus du précipice. Peur, me dis-je encore, en pensant au pire, aux roues droites du car glissant dans le vide, aux tonneaux sur la pente, à la chute des corps. Somnolence, me dis-je enfin, si le chauffeur comme moi s’endort c’en est fait de nous.

Les constructions de l’auberge s’accrochent à la pente, le long d’un jardin suspendu. Ce ne sont pas exactement des bâtiments mais des huttes, aux toits de tôle, aux murs de boue. Hutte-cuisine, hutte-chambre, hutte-chiottes, disséminées dans le jardin comme une seule et même grande maison en pièces détachées.

La pluie encore ne vient. J’ai la tête suspendue entre ciel et terre, prête à rouler sur la pente jusqu’à la rivière. Le tonnerre gronde. Bientôt la pluie coulera sur le toit de paille au-dessus de ma tête comme la Marsyangdi sur une pierre ronde.


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publié par Mahigan Lepage
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dernière mise à jour le 19 février 2014
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